

Dans sa "Grande peur du Gévaudan", G. Crouzet recense 7 têtes coupées ou tranchées et 9 arrachées (pages 132 à 133). Tous les rapporteurs de ces événements étaient lettrés et très certainement bons latinistes ; comme à l'époque les gens lettrés étaient de très bon latinistes, il est impensable qu'ils aient pu commettre une méprise dans le langage. Ils utilisaient des mots justes. Si la différence a été faite entre "tête coupée" - ou "tranchée" - et "tête arrachée", c'est que nous devrions nous aussi la faire.
En se basant ainsi sur l'étude de la sémantique, on peut conclure que la Bête - ou d'autres animaux sauvages - ont séparé la tête de leurs victimes à 9 reprises au moins, en rongeant le cou ou en traînant le cadavre, mais on peut néanmoins porter à 7 fois au moins la probabilité d'une intervention humaine (règlement de comptes). Bien sûr, cela ne veut pas dire que les meurtres officiels soient tous dus à une action humaine, mais l'analyse sémantique du langage dans les écrits originaux sur la BdG est un élément qui peut améliorer notre compréhension de l'affaire en général, et du "mystère" des décapitations en particulier, zone d'ombre parmi les nombreuses zones d'ombres.
Cependant, avec l'élaboration de la Chronobonet, nous pouvons augmenter ce chiffre jusqu'à vingt-quatre, comme vous le montre le tableau qui suit (positionnez votre curseur sur le nom du village pour faire aparaître le nom de la paroisse - Ne marche pas sous Internet Explorer) :
| Âge | Date | Nom | Lieu/Paroisse | Détail |
|---|---|---|---|---|
| 20 | 07-10-1764 | Une fille | Apcher | ...tête retrouvée huit jours après |
| adulte | 11-10-1764 | Marie Solinhac | Les Hermaux | ...a été enterrée avec la tête du cadavre |
| 13 | 15-10-1764 | un garçon | Contrendès | ...la tête coupée |
| 19 | 22-10-1764 | Margueritte Malige | Grazières | ...le tronc de son corps séparé de la tête |
| 60 | 25-11-1764 | Catherine Vally | Buffeyrettes | ...lui ronge le cou jusqu’aux épaules |
| 45 | 15-12-1764 | Catherine Chastang | Bois de Balsie | ...la tête est retrouvée à cent pas du corps |
| enfant | 19-12-1764 | Une enfant | Villeret d'Apcher | ...emporta la tête |
| 12 | 20-12-1764 | Une fille | Le Puech | ...ronge le cou jusqu’aux épaules et emporte la tête |
| 14 | 08-01-1765 | Limagne | Le Flazet | ...coupe la tête et transporte le corps à cent-cinquante pas de là |
| 35 | 22-01-1765 | Jeanne Tannavelle | La Bisade | ...coupe la tête qu'elle transporte à deux cent pas de son corps |
| enfant | 06-02-1765 | Un enfant | La Bastide | ...ne trouvent que la tête de la victime |
| 12 | 09-02-1765 | Marie-Jeanne Rousset | Valat-Chirac | ...lui dévore la poitrine et la décapite. Un paysan voit la Bête emporter la tête dans un bois |
| 5 | 28-02-1765 | Une fille | Chabriès | ...trouve la tête à cent pas de là et la montre à un autre jeune homme, qui identifie la tête de sa soeur |
| 9 | 08-03-1765 | André Boussugue | Le Fayet | ?? |
| 8 | 08-03-1765 | Une fille | Le Fayet | ...coupe la tête de sa victime, dévore un bras et la poitrine |
| 25 | 09-03-1765 | Agnès Gastal | Le Ligonès | ...la décapite et emporte la tête |
| 13 | 04-04-1765 | Annez Giral | Mézéry | ...tête coupée |
| 17 | 07-04-1765 | Gabriele Pélicier | La Clauze | ...on trouve le reste du corps dans un bourbier |
| 45 | 19-05-1765 | Femme Barlier | Servillanges | ...la tête tranchée et emportée si loin qu'elle n'est pas retrouvée |
| 13 | 24-05-1765 | Marie Valès | Le Mazet/ Jullianges | ...le cou coupé |
| 12 | 21-06-1765 | Un garçon | Pépinet | ...lui coupe le cou, emporte la tête et un bras |
| 50 | 21-06-1765 | Une femme | Sauzet | ...tête tranchée et emportée, ainsi qu'un bras |
| 12 | 21-12-1765 | Agnès Mourgue | Marcillac/ Lorcières | ...lui coupe la tête, traîne le corps à six pas pour en manger tout le cou, les épaules, la poitrine, le mollet d'une jambe |
| ?? | Eté 1766 | Fille Lèbre | Bugeac/ Grèzes | ...tête coupée |

Petit aparté avant d'aller plus avant, car certains d'entre vous ont du entendre l'argument selon lequel "les animaux sauvages ne coupent pas la tête de leur proie." C'est exact. Ce n'est pas ce qu'ils font. Ils attrapent la proie entre leurs mâchoires au niveau du cou (point le plus vulnérable car stratégique pour le système nerveux). En sectionnant seulement la jugulaire, l'animal est sûr que sa proie va décéder dans les minutes qui suivent. Si cette proie se débat, ce qui est plus que logique dans un pareil cas - sauf si la nuque est brisée net -, l'animal va secouer sa proie pour l'assommer et serrer d'avantage. Le cou est, chez tous les animaux de la planète, une des parties les plus fragiles étant donné qu'il s'agit d'un empilement de vertèbres tenues par des muscles et des tendons. Une fois les muscles tranchés par les dents du prédateur, il n'en faudra pas beaucoup lors du déplacement du corps par exemple, pour que les dernières fibres musculaires cèdent et que la tête ne se détache du reste du corps. Je n'invente rien, n'importe quel vétérinaire ou médecin vous dira la même chose. Bien sûr, j'ai entendu dire comme tout le monde, dans des reportages pro-théorie du sadique, que "les scientifiques sont tous unanimes, un loup (ou un chien puisqu'il découle du premier) est incapable de couper la tête d'un homme", he bien SI, il peut !

Fermons cette parenthèse et attachons-nous à comprendre le tableau. J'ai mis exprès les détails de la mort lorsqu'on les avait, mais les documents dont ils sont issus sont aussi divers que variés. Les actes de décès ne mentionnant souvent rien sur la mort de la victime à part l'éternel "dévoré par la bête féroce" et toutes ses déclinaisons imaginables, nous n'avons d'autre choix que de nous reporter aux courriers des officiels de l'époque, à savoir Lafont, Duhamel, D'Enneval, Antoine, les nobles de la région etc... Et ce ne sont pas les lettres qui manquent ! Mais le problème est que le terme change suivant la version. Si c'est le récit écrit directement par un curé quirecçoit la victime, il peut y avoir du "merveilleux diabloique" et l'abbé de se complaire à décrire un événement qu'il n'a pas vu de manière à susciter la compassion des nobles et, éventuellement faire avoir une compensation écunière à leur malheur. Cela marchera quelques fois. Jeanne Jouve aura deux-cent livres de gratification pour son combat grâce à cela. Si le récit est écrit par un chasseur officiel, il va probablement tenter de rationaliser le fait. Les "têtes emportées" n'ont jamais éveillé un soupçon chez les chasseurs, de tout horizon qu'ils soient venus.
Par contre, il est facile de remarquer que souvent, la Bête abandonne la tête après en avoir dévoré les parties charnues (joues, oreilles, gras du menton, etc...), donc exit la théorie du sadique qui aurait gardé les têtes de ses victimes. Il n'y a jamais rien eu d'autre qu'un animal pour faire ces dégâts là, en tout cas sur les attaques où il y a eu des témoins, et je vous rappelle qu'il y a eu des témoins dans à peu près quatre-vingt quinze pourcent des cas.
Donc selon mon avis personnel propre à moi-même, à part quelques cas isolés où l'on peut présumer d'une
intervention humaine (vengeance, violence gratuite), les meurtres, même ceux avec décapitation, ne
sont pas à attribuer à un homme mais bien à un animal.
Mais je peux me tromper...