Tour d'horizon de la vie en Gévaudan à l'époque de la Bête

Pourquoi une telle page ? Parce qu'il est important de bien connaître le contexte social du Gévaudan pour mieux comprendre l'affaire en elle-même. Il nous permet de voir le monde à travers les yeux de ceux qui en ont été les acteurs. Et puis parce qu'on ne peut pas parler d'un sujet sans le situer dans le temps et l'espace. Le temps, c'est le dix-huitième siècle, il y a deux-cent cinquante ans au bas mot. L'espace, c'est le Gévaudan, région perdue en plein coeur de la France.

Quand je dis "région perdue" ce n'est pas une tournure de phrase, bien au contraire ! Le Gévaudan, c'est la seule région de France où il n'y a aucune route. La plus proche à l'ouest passe par Limoges et Brive, celle à l'est descend par Lyon, Valence et Montélimar. Mais entre les deux, rien. Enfin si, il y a quand même les sentiers tacés par des années de passages de mulets (qui resteront jusqu'au début du vingtième siècle le moyen de transport le plus pratique dans la région) créant ainsi carrefours et voies de passages, et autant de "travers, comme on appelle ici les raccourcis entre les axes principaux.

Pour venir jusqu'ici depuis Paris, il faut une quinzaine de jours, ce qui représente trois jours de plus que pour aller de Versailles jusques à Marseille. Pour preuve, cette carte de 1920 reprise en 1926, pour mieux comprendre la lenteur (toute relative) des moyens de transport de l'époque. Une remarque toutefois, les distances sont données à partir de Paris :

Ceci, bien entendu, avec des conditions de routes idéales, sans aucun imprévu...Mais au sortir des villes, la vie prend une autre dimension.

Car si le Gévaudan offre une nature sauvage, la nature humaine ne l'en est pas moins. On n'est pas encore à Chicago, mais pas loin, vraiment pas loin. Les archives judiciaires regorgent d'affaires lugubres, comme ce lieutenant de la maréchaussée qui fut tué pour avoir été trop pointilleux dans une affaire de meurtre, dans la région de Saint-Etienne de Lugdarès. Les bandits de grands chemins sont légions dans cette partie de la France. La limite du Gévaudan et du Vivarais voisin est célèbre pour ses voleurs féroces et ses habitants, dans les coins les plus reculés, enclins au meurtre pour se débarrasser d'un gêneur éventuel.

Mais les autochtones ne sont pas les seuls à donner du fil à retordre aux autorités. Le tout récent projet de voie de circulation passant par la côte de Mayres, en Vivarais, génère beaucoup de main d'oeuvre et les chemins sont assaillis de vagabonds. Dans une campagne au moins 8 fois plus peuplée que maintenant les gévaudannais ne savent plus ce qu'un trajet ordinaire peut cacher. Et ce sans compter sur l'apparition de la Bête.

Dans ce chaos, la justice a du mal à agir, même si elle est hiérarchisée. Tout en haut, juste avant le roi, vous avez l'évêque de Mende. Vous avez bien lu : c'est monseigneur de Choiseul Beaupré (dont le cousin, François Etienne duc de Choiseul, est considéré comme un premier ministre à la cour de Louis XV) qui a main basse sur la province. Il doit ceci à son statut qui lui octroie la décision suprême dans tous les domaines (sauf pour tous les sujets touchant à sa majestée, que le roi seul peut traiter). André Aubazac, auteur du livre "La Bête du Gévaudan" sorti début 2009, explique que "l'apparition de décès suspects a été mieux traitée en Vivarais. On n'y a jamais parlé de bête, à l'exception du décès des Ubacs de Saint-Etienne de Lugdarès, plus proche de Langogne". Plus proche de Langogne, et surtout plus proche de l'emprise de l'église.

Car en Gévaudan, tout le monde - ou presque - est catholique et pratiquant. La vie des paysans est réglée sur l'horloge de l'Eglise. Les prières du soir, le chapelet au tour du cou ou dans la poche, le dimanche à la messe, les jours de fête, etc... Et son statut donne à l'évêque une position de roi, de calife à la place du calife pourrait-on dire même. C'est son mandement, lu dans toutres les paroisses le trente et un décembre mille sept-cent soixante quatre, qui va déclencher la psychose de l'affaire de la Bête du Gévaudan. Parce qu'il accuse les paysans des maux qui les accablent. Très bon argument, en terme de manipulation de masse. Quoi de mieux pour rammener les moutons à la bergerie, et les paysans à l'église ? La peur fait vraiment faire n'importe quoi. Vivre enchaîné par exemple. On pourrait discuter pendant des heures des dégâts psychologiques que font les religions, mais ce serait s'éloigner un tant soit peu de notre sujet de base.

Pour rester dans le cadre de la Bête, sachez toutefois que ce sont les curés qui, dans chacun des villages ou hameau un peu important, gèrent la vie des paysans. Ce sont eux qui rédigent les actes divers (naissance, baptême, décès). Le curé connaît personnellement chacun de ses paroissiens car il les entend tous en confession. Et ne vous imaginez pas une confession pépère assis sur une banquette, où votre interlocuteur ne fait "que" vous écouter. Une confession à l'époque, ça pouvait vite tourner à l'intérogatoire à peine dissimulé. Car le curé doit rapporter à ses supérieurs (donc au final, Mende et l'évêque) tout fait qu'il juge bon de signaler. Le plus souvent ce sont des affaires de viols, de meurtres ou de pédophilie, très sévèrement punis. Les premiers car la procréation n'est autorisée qu'après un mariage (à l'église bien sûr), le second car c'est l'un des dix commandements cités dans la Bible, le troisième pour les mêmes raisons qu'aujourd'hui. Moins de surviellance éclésiastique signifiait moins de chance de se retrouver au tribunal. J'ai peut-être vite fait de simplifier, mais à peu de choses près, c'est ça.

On a quelques fois entendu dire que le Gévaudan avait été frappé par plusieurs "fléaux" qui avaient pu faciliter l'apparition d'une Bête. C'est vrai que la province a connu pas mal de problèmes, mais je ne pense pas que cela justifie en quoi que ce soit l'affaire de la Bête, à part peut-être la guerre de sept ans et encore... Il est tout de même bon de connaître ces problèmes passés au moins pour mettre en évidence la résignation du peuple gévaudannais et, ce qui est beaucoup plus révélateur pour moi, la soumission totale et inconditionnelle à la religion.

Et chaque fois, le peuple effrayé s'est tourné vers son seul et unique maître et sauveur : l'église.

Voilà, le décor est planté, certes sommairement, mais cela devrait déjà vous permettre de mieux comprendre les réactions quelques fois incompréhensibles pour nos esprits du vingt et unième siècle. Si vous avez des infos complémentaires, contradictoires ou d'une quelconque importance sur ce sujet, c'est ici !

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