Présentation de la théorie du sadique


Couverture plaquette Arribaud-Farrère

Une théorie très en vogue depuis le célèbre "Pacte" de Christophe Gans est celle du serial-killer ou du sadique.
La version la répandue de nos jours nomme, par exemple, des acteurs de l'affaire comme responsables à des niveaux différents. On peut ainsi entendre – ou lire - qu'Antoine Chastel ou bien Jean, son père, cela varie selon les "sources", aurait été envoyé aux galères, puis "kidnappé" par des pirates barbaresques qui l'auraient émasculé (…), de là il serait devenu gardien de ménagerie sur l'île de Minorque, où il aurait rencontré Jean-François-Charles de Molette de Morangiès. Ce dernier, par sadisme dit-on, aurait engagé Antoine pour dresser un animal à tuer. La suite on la devine : Antoine Chastel vivant en ermite au pied du Mont Mouchet, où la Bête vient le rejoindre lors des battues ou lorsqu'elle est blessée, De Morangiès qui tue et viole à tour de bras, indique les endroits des battues à Antoine pour que la Bête n'y soit pas.

Jusqu'au jour où "Oulala ça suffit" dit le père d'Antoine, Jean, qui était sorcier et meneur de loup... Il fait fondre des médaillons de la sainte vierge pour en faire trois balles, qu'il fait bénir lors du pèlerinage à Notre Dame de Beaulieu et pendant une battue, alors qu'il lit les litanies de la vierge, la Bête arrive face à lui. Là elle s'assied et attend sagement parce qu'elle a reconnu l'odeur du père de son maître. Elle patiente donc le temps qu'il range son livre, plie ses lunettes, arme son fusil, vise et tire sur elle.
Zi inde
...

Chacun est libre d'y croire s'il le veut, mais au fil de mes recherches, je suis arrivé à des conclusions qui ne collent pas avec cette histoire là...
Mes résultats ?
Je vais vous les présenter comme suit (cliquez sur les titres pour accéder directement à un texte):

- Antoine Chastel eunuque.
- Le meneur de loup.
- L'origine de la théorie ?
- La légende de la mort de la Bête.
- Génèse d'une théorie.
- Le bouc émissaire.
- Une anecdote sur Abel Chevalley.

Antoine Chastel eunuque

Je n'irai pas très loin dans cette démonstration car pour moi le point de départ est impossible : les galères. Je ne vous citerai que ce petit détail historique :
La condamnation aux galères n'était plus en vigueur en France depuis le 27 septembre 1748, même si le terme était toujours utilisé dans les comptes rendus des procès (on le retrouve dans de nombreuses archives). On envoyait à la place dans des prisons côtières ou bien dans des bâteaux abandonnés, généralement à Marseille ou Toulon, dans ce qui deviendra le bagne. Mais aucun procès en Gévaudan n'a été fait à l'encontre d'Antoine Chastel (même l'altercation avec les gardes princiers ne donnera pas lieu à un procès), au cours duquel il aurait eu cette condamnation...qui n'était plus en vigueur !

De plus, Antoine Chastel a eu 6 enfants : Anne (11/11/1778) - Jean-Antoine (11/07/1780) - Jeanne (20/06/ 1782) - Anne-Marie (09/06/1784) - Catherine (07/05/1786) - Jean-Marie (04/07/1787).
Belle descendance pour quelqu'un qui n'a plus de testicules...

[Sources : Généalogie des Chastel - Guy CROUZET "La Grande peur du Gévaudan" ; Michel Dumas Geneal43 ]

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Le meneur de loup

Jean Chastel est considéré par certains comme un sorcier, un meneur de loup. Il y a là deux écoles qui s'affrontent dans un combat sans merci et les deux ont pour source la tradition orale. D'autant disent que Jean Chastel avait une sale réputation et d'autres diront le contraire, s'appuyant sur la même tradition orale. Suivant la tradition familiale, Jean Chastel n'était pas sorcier ni garde chasse dans la forêt de Tennezeyre. C'était un très bon chasseur de loups, certes, mais pour le reste il était essentiellement agriculteur.
Toutefois, de récentes découvertes montrent un tout nouveau visage sur ce fameux Jean Chastel.

[Sources : Bernard SOULIER - Association "Au pays de la Bête"]

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L'origine de la théorie ?

Pour être honnête, Abel Chevaley à peut-être tiré sa trame d'un fait divers réel, survenu en 1762 à Marvejols : l'exécution de la famille Rodier, accusée d'avoir volé et agressé plusieurs personnes dans les alentours de Marvejols en utilisant des loups dressés pour effrayer les voyageurs. Bien que l'utilisation d'animaux ne fut pas démontrée au cours du procès, la famille fut néanmoins sévèrement condamnée. Le fils cadet a été condamné a être flétri et aux galères. La peine a donc du être commue en de la prison à vie, ou au bagne de Toulon, ou de Marseille, ou bien encore au bannissement.

Il n'y a probablement aucun rapport, mais pour ceux qui veulent lire la lettre d'époque qui en parle, c'est ici. Cette thèse est actuellement vérifiée par plusieurs amateurs et moi-mêmes pour tenter de retracer la piste des survivants de l'exécution. On sait par exemple que le fils aîné s'est mis à table en revenant de la séance de torture, et a passé un accord qui amoindrirait sa peine s'il dénonçait tous les complices de leur groupe. La suite se perd dans les méandres des archives et nul, à ce jour, ne sait ce qu'il est advenu de ce jeune homme ou des complices. Abel Chevalley aurait-il su quelque chose mais, ne voulant pas citer les vraies personnes, aurait pris comme bouc émissaire des personnages plus flous ? Mystère...

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La légende de la mort de la Bête

Faites un exercice d'imagination : vous êtes Jean Chastel (un très bon chasseur de loups dans le coin) et vous vous êtes posté sciemment sur un lieu de passage, car vous chassez un animal insaisissable : la Bête du Gévaudan. Est-ce que vous attendez appuyé contre un arbre, fusil à terre en lisant un bon bouquin ?

Si vous avez répondu "oui", allez voir un psy !

Cette histoire ne tient pas debout d'un point de vue "logique", demandez à n'importe quel chasseur si cette version est plausible, vous verrez bien sa réaction ! Mais pourquoi cette rumeur est-elle si tenace ?
Il faut savoir que l'instigateur de cette légende est l'abbé Pourcher, petit-fils d'une victime de la Bête, documentaliste et premier gabalobestiomane à proprement parler. Il est dans les ordres comme vous l'avez compris et pour lui, la Bête est un fléau de Dieu.

Déjà, on peut s'attendre à des exagérations certaines.

De plus, Jean Chastel est pour lui un saint homme parce qu'il a délivré le Gévaudan de son fléau : imaginez ce curé de campagne qui doit écrire l'exploit de celui qui a battu la Bête et passé l'épreuve que Dieu lui-même avait mise sur terre !

Là on peut en être sûr, on va nous mener en barque...

Pour finir, Pourcher écrit son récit selon la tradition orale, sa principale source car aucun document écrit ne peut attester de cette version plutôt qu'une autre. Ce n'est donc pas lui qui a "inventé" cette histoire, mais il l'a entendue, puis l'enjolivée. Donc c'est l'histoire que quelqu'un avait entendu de quelqu'un qui l'avait entendu de quelqu'un qui…
Vous voyez où je veux en venir ?

Plus simplement, et après de nombreuses discussions avec des professionnels de la chasse, je peux dire que le jour où la Bête est morte, les choses ne se sont pas passées comme Pourcher le décrit. Très vraisemblablement Jean Chastel était à l'affût, posté à un endroit où il savait qu'il verrait passer quelque chose (le coin est d'ailleurs toujours utilisé par les chasseurs de nos jours). Lorsque la Bête, poussée par les chiens du Marquis d'Apcher, s'est engouffré dans ce passage, Jean Chastel n'a eu qu'à tirer en la voyant arriver.
Ensuite on peut fantasmer : il a peut-être effectivement dit ironiquement "Bête, tu n'en mangeras plus".
Peut-être même est-il lui-même l'instigateur de sa légende ?

[Sources : Bernard SOULIER, Jean RICHARD, abbé POURCHER]

En ce qui concerne le pèlerinage à Notre Dame d'Estours et Notre Dame de Beaulieu, Jean Richard émet des sérieux doutes quant à l'époque prétendue des pèlerinages : c'est l'époque des moissons et avec les ravages que provoquait la Bête, il est peu probable que le peuple, même sous le coup de la terreur, ait consacré trois jours à prier au lieu de moissonner. Mais on peut se tromper…

[Sources : Jean RICHARD]

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Génèse d'une théorie

Dans mes nombreuses correspondances ou entretiens avec des passionnés (officiels ou amateurs) j'ai souvent entendu parler de messieurs Henry Pourrat ou Abel Chevalley pour appuyer un discours sur la thèse du sadique. Mais leurs romans ne datent que de 1936 et 1946.
Et avant ? Avant il n'y a qu'un seul écrit qui aborde cette thèse. Même pas à l'époque de la Bête d'ailleurs, elle est née en 1910, dans une thèse du docteur PUECH, professeur de la faculté de médecine de Montpellier, qui écrit que la Bête aurait en fait été quelqu'un de très sale et déguisé avec des peaux de loups, qui tuait les enfants par plaisir sexuel.
Et là ça a fait l'effet boule de neige avec tous les auteurs incontournables de ce tenant là :
1936 : Abel CHEVALLEY écrit un ROMAN dans lequel il invente l'histoire qui nous réunit ici (Chastel chez les maures, JFC serial-killer, etc…).
1946 : Henry POURRAT reprend la thèse de Chevalley et en rajoute une couche dans son "Histoire fidèle de la Bête du Gévaudan".
Fidèle à quoi, on ne saura jamais...
1962 : Mme ARIBAUD-FARRÈRE publie, à Béziers, une plaquette titrée La Bête du Gévaudan identifiée, dans laquelle elle accuse un noble de la haute société Parisienne "d'avoir été" la Bête. Dans un entretien privé avec Alain DECAUX, elle accusera même un descendant du "sadique", connu à l'époque où ils en parlèrent. La discrétion de monsieur Decaux fait qu'il n'a jamais divulgué ce nom...

Après, c'est une suite de livres qui se basent tous, ou presque, sur la fabuleuse histoire inventée par Abel Chevalley, qu'ils citent...à titre de preuve historique !!

[Sources : Mme ARIBAUD-FARRÈRE, Abel CHEVALLEY, Jean RICHARD, Dr PUECH]

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Le bouc émissaire

Pour qu'un crime soit encore plus odieux, il faut que le criminel soit vicieux. C'est toujours plus vendeur surtout si, en plus, ce criminel possède dans sa double vie une place de choix dans le déroulement de l'affaire. Qui de mieux désigné que le comte Jean-François Charles de Molette de Morangiès qui, à l'époque de la Bête, va passer son temps entre Saint-Alban (où il traque l'animal) et Paris.

Des esprits mal renseignés diront qu'il y a vécu une vie de débauche (...)., mais aucune preuve officielle ni aucun document historique ne vient corroborer cette thèse. Ne croyez pas ceux qui vous disent le contraire. On sait que le comte de Morangiès a été marié en 1753 et a eu deux fils. Sa femme meurt en 1758 et il épousera, après l'affaire de la Bête, une aventurière qui a déjà une fille d'un premier mariage... Rupture, fuite, prison, le comte finira pourtant ses jours en son château de Saint-Alban - avec sa mégère - jusqu'à sa mort, provoquée par un coup de pelle à cendres en pleine tête lors d'une dispute conjugale (anecdote non confirmée historiquement). Mais de sadique, point du tout.

[Sources : Ch. Martin-Granier : "L'affaire du Procès du Comte de Morangiès", P. Berthelot, M. Paquet.]

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Une anecdote sur Abel Chevalley

Une anecdtote, et vous allez comprendre pourquoi. J'ai reçu il y a quelques semaines, le scan d'une lettre adressée à Monsieur Colin par un descendant actuel (2000) d'Abel Chevalley, qui explique très clairement que monsieur Chevalley n'était pas historien. Donc par déduction, on peut donc se dire que rien de ce qui est écrit dans son livre n'est historique puisqu'il n'est "qu'un romancier" (ce qui est tout à fait louable entendons-nous bien).

Certaines personnes, dont Michel Louis, avec qui j'ai longuement parlé de cette lettre, disent que ce n'est pas une preuve que ce que monsieur Chevalley a écrit n'est pas historique. D'accord, mais permettez-moi de penser que les romanciers ont pour coutume d'inventer tout ce qu'ils disent, ce qui les démarque par ailleurs des auteurs historiques qui tentent de reconstituer un moment de l'histoire le plus véridique possible.
Après, évidemment, ce n'est que mon avis personnel propre à moi-même.


Mais en bon chercheur tatillon que je suis, je ne me suis pas contenté d'une lettre adressé à une tierce personne. En plus d'avoir demandé son avis directement à Michel Louis, j'ai écrit moi-même à cette personne, dont voici la réponse :

Alors ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais rien ne vient m'enlever la certitude que je m'étais faite au premier courrier : Abel Chevaley a bel et bien inventé son histoire, en prenant pour thème la Bête du Gévaudan. Les recherches historiques sérieuses sur l'affaire à l'époque où il a écrit son roman étant quasi nulles, on ne peut lui reprocher d'avoir fait ce qu'il a fait. On peut, par contre, reprocher à ceux qui utilisent encore son livre comme preuve historique, de ne pas avoir cherché à vérifier quoi que ce soit sur cette théorie.
Mais ça n'est que mon avis personnel propre à moi-même...

N'hésitez pas à poser des questions en cas de doute, je ne suis pas sûr d'être toujours très clair dans mes propos, et je peux être passé à côté d'un détail. Si vous avez également des infos, des documents sérieux qui me contredisent, des commentaires à faire, cliquez ici.

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