Etude du procès de la famille Rodier

Lettre d'Etienne Lafont à propos de l'affaire de la famille Rodier

Monsieur,
Depuis le dernier compte que j'ay eu l'honneur de vous rendre des différentes procédures que M. Dulac, lieutenant de prévot, avoit jugées avec M.M. les officiers du baillage du Gévaudan séant à Marvejols au mois de janvier dernier, il a continué l'instruction de celles des autres prévenus qui étoient détenus dans nos prisons, et leur procès se trouvant en état au commencement de la semaine dernière il a fait conduire à Marvejols le nommé Jacques Bourges, accusé ainsi que j'ay eu l'honneur de vous en informer d'avoir enfoncé et spolié le magazin d'un marchand du bourg d'Ispanhac avec une jeune fille qui a été arrêtée avec luy et soupçonnée du crime de recelé. Bourges a été condamné le mardi dix sept de ce mois à être pendu; Antoine Davila son complice qu'on n'a pu encore arrêter à l'être en effigie, et la jeune fille à faire amande honorable et à assister au supplice de Bourges ce qui a été exécuté.

M. Dulac est revenu le même soir à Mende et y a jugé le lendemain mercredi, en vertu de l'arrêt d'attribution dont j'ay eu l'honneur de vous informer avec M.M. les officiers du Baillage de Gévaudan séant à cette ville, la famille de Gabriel Rodier dit Tachon, composée du père, de la mère, de deux enfans, et un de leurs complices, accusés de vols, de meurtres, soupçonnés de faire dévorer les gens par des loups apprivoisés qu'ils conduisoient avec eux. Ce dernier crime n'a pu être suffisamment prouvé, les autres l'ont été; en conséquence Gabriel Rodier dit Tachon et sa femme ont été condamnés à être pendus, le fils aîné âgé de dix-neuf ans à être flétri et aux galères perpétuelles, le fils cadet agé de quinze ans au fouet et au bannissement perpétuel, et leur complice appellé Paul Serre du Vivarais à être flétri et à neuf ans de galère. Les uns et les autres ont subi leur supplice.

Il y a eu la moitié des voix pour condamner le père à la roue; les autres juges touchés de la circonstance d'une entière famille suppliciée ont crû devoir adoucir la peine pour le père et le jugement a passé in mitiorem. Au retour du supplice le fils aîné de Gabriel Rodier a demandé à nous parler à M. Dulac et à moy. Il nous a dit qu'il voulait nous déclarer tous les malfaiteurs du pais et des provinces voisines, ayant été à portée depuis dix ans qu'il roulait de les connoitre tous, qu'il nous indiqueroit aussi leurs retraites et leurs recelateurs. Nous avons profité de sa bonne volonté et nous sommes depuis plusieurs jours occupés à recevoir ses déclarations qui nous paroissent bien importantes et qui peuvent produire un très grand bien non seulement pour le Gévaudan et pour le voisinage mais encore pour ailleurs. J'auray l'honneur de vous les addresser dès quelles seront finies.

M. Dulac n'ayant plus rien à faire dans le moment présent se dispose à partir pour le Puy et pour le Vivarais et promet de revenir au commencement du mois de juin prochain. Il a travaillé dans ce pais pendant sept mois sans interruption avec autant d'application que de zèle et y a donné les exemples de justice les plus nombreux qu'on y eut vu depuis bien du tems; il y a eu six personnes de pendues, deux autres l'ont été en effigie, trois ont été condamnés aux galères, trois autres au bannissement, et une à l'amande honorable, ce qui fait le nombre de quinze personnes. Ces exemples devroient bien ce semble inspirer la plus grande terreur; cependant par une fatalité qu'on ne scauroit concevoir, un malheureux qui est un de ceux qui a été pendu en effigie à Marvejols au mois de janvier dernier, dans le même tems qu'un de ses camarades le fut réellement, vient d'assembler sept huit autres malfaiteurs avec qui il tient les grands chemins de l'Auvergne à Mende et à Marvejols, sur lesquels il a arrêté et volé déjà plusieurs personnes. Il n'y a eu jusqu'à présent aucun meurtre. Je viens de réussir à faire saisir un de ces malfaiteurs qui a été conduit ici dans nos prisons et je ne négligerai rien pour parvenir à s'assurer des autres qui ont répandu dans cette partie du diocèse les plus grandes allarmes.

J'ay l'honneur d'être avec un profond respect
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.

A Mende le 27 Mars 1762."


Archives Départementales de l'Hérault côte 6772

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