the case of the Rodier family, The execution

L'exécution des voleurs

Avant-propos :
J'ai passé trois mois à pondre ce texte, car je voulais qu'il soit une version plausible historiquement parlant de l'exécution de la famille Rodier. Il m'a donc fallu farfouiller dans les livres d'époque pour trouver tous les détails qui jonchent cet ultime épisode. J'ai bien entendu romancé un peu, mais en essayant de garder des comportements cohérents. Toutefois rien de tout ce travail n'aurait été possible sans le soutien et les commentaires instructifs de Gérard Joubert (Directeur O.N.A.C. Loire 2010) qui m'a notamment fourni les documents nécessaires à la reconstitution de la place d'Angiran (un mois de travail à elle seule...). Cette page lui est donc dédiée.

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La scène se déroule sur la place d'Angiran (actuelle place Charles De Gaulle), à Mende. En ce mercredi matin, 18 mars 1762, une effervescence toute particulière a envahit ce lieu. Car aujourd'hui, en plus de l'animation quotidienne produite par l'arrivée des voyageurs venant de l'Auvergne (au nord) ou du Vivarais (à l'est), il y a la foule attirée par l'exécution.

Une exécution ordonné par le sieur Dulac, chef de la prévôté, à l'encontre d'une famille entière de voleurs et d'un de leurs complices. Ils ont été arrêtés au début de l'année pour un vol de chevaux mais les autorités, qui les recherchaient pour d'autres crimes, ont profité de l'occasion de les avoir sous les verrous pour les juger pour tous leurs crimes. Ils ont donc ainsi été jugés pour vols, meurtres, recel, tout cela en bande organisée. On dit même, dans la foule, qu'on les a accusés d'avoir dressé des loups à dévorer les gens qu'ils venaient de voler. Vrai ou faux, cela n'a pas été retenu contre eux. Quoi qu'il en soit, on n'aime pas bien les voleurs ni les meurtriers dans le coin, c'est toujours plus ou moins une réjouissance d'en voir être exécutés.

Avant même l'arrivée des prisonniers, la place est noire de monde. Quelques archers et cavaliers de la maréchaussée ceinturent la scène d'exécution, où deux potences permanentes annoncent qu'il va y avoir du spectacle. Car au-delà de l'aspect judiciaire, les exécutions étaient souvent synonymes de grande animation. Dans les rangs, les plus fous paris circulent : combien de temps tiendront les pendus ? Va-t-il y a voir des imprévus cette fois ? Des pensées bien paradoxales à la vue de ce qui va se jouer ici.
Le chariot amenant les prisonniers depuis le palais de justice apparaît alors en haut de la place. Les éclats de voix se font murmures. Des rumeurs sourdes sifflent, se faufilant dans les rangs comme des serpents de mauvais augure. Le cocher descend la place par la droite, passe devant la maison de la famille Moré de Charaix (chez qui, pour l'occasion, toute la famille est aux fenêtres) et décrit un large demi-cercle avant de s'arrêter derrière les échafauds. Avant que les gardes ne commencent à les faire sortir, les prisonniers sont touchés par des jets de légumes. Une carotte ici, deux ou trois tomates là, on sent même fuser de petits cailloux. Tout autant de douceurs qui préparent les condamnés à leur sort.

Tandis qu'on les agenouille dans un coin, une troupe de cavaliers, les sieurs Dulac et Lafont en tête, arrive à son tour en haut de la place. Le silence qui suit est moitié révérencieux, moitié craintif. Derrière les deux juges de l'affaire, un autre cheval, celui du médecin qui assistera à l'exécution. Son rôle est presque exclusivement figuratif, les méthodes de l'époque ne permettant guère de feindre la mort. Derrière le corps médical, le corps ecclésiastique. Dans un carrosse lustré malgré la bruine légère, l'official de l'évêque arrive avec le prêtre. Ce dernier n'est là que lorsque les condamnés l'ont demandé et aujourd'hui un seul a mandé ses services.
Le carrosse s'arrête, l'official va s'asseoir sur le siège qui lui est destiné, face aux potences, à l'opposé de la foule. À sa droite, un siège pour le sieur Lafont, syndic du diocèse de Mende et subdélégué du Languedoc.

Les officiers du bailliage, au nombre de huit, restent debout derrière eux. Un silence pesant est tombé sur la place depuis l'arrivée des officiels, mais il ne sera plus long. Le bourreau, qui est là depuis le lever du jour pour préparer le spectacle, vient de saisir le premier condamné à la potence. Il s'agit de Gabriel Rodier, dit Tachon à cause de la marque qui lui couvre le côté gauche de la face, de l'oreille jusqu'à la commissure des lèvres. C'est lui le meneur. Chef du clan Rodier depuis de nombreuses années, il est devenu un bandit redouté et recherché.

Il porte déjà au cou les deux tortouses qui seront attachées au bras de la potence, et une troisième corde, plus fine, que le bourreau utilise comme une sorte de laisse. Il mène ainsi le prisonnier jusqu'en bas de l'échelle fixée au bras de la potence et commence à y monter à reculons, entraînant avec lui le condamné, qui monte également dos à l'échelle. L'exercice est d'autant plus périlleux que le prisonnier est pieds nus, les mains ligotées. C'est aussi à ça que sert la troisième corde : hisser le condamné plus qu'il ne monte. Le bourreau s'arrête au bout d'une dizaine de barreaux de hauteur, saisit les deux tortouses et les attache à la potence. Dulac s'approche alors à quelques pas de la foule, déroule un parchemin et en fait la lecture à voix haute. Pour l'occasion, un silence total règne dans l'assemblée.

Pendant ce temps, le bourreau resserre les nouds coulants autour du cou de Tachon, qui commence à l'insulter et gesticuler dans tous les sens. Dulac a peine à finir sa lecture tant il y a de raffut. Tant et si bien qu'avant même que le bourreau n'ait pu le précipiter dans le vide, Gabriel Rodier perd l'équilibre et tombe la tête la première. Il se brise les vertèbres et meurt sur le coup. Son corps est parcouru de spasmes quelques instants. Sous les huées de la foule, le bourreau se pend alors par les bras à la potence, se rapproche du pendu et, utilisant ses mains liées comme un marchepied, y cale sa botte pour prendre appui. Il se déporte un peu sur le côté et assène un coup de talon violent dans le ventre de l'homme. Il recommence deux ou trois fois mais rien ne se produit. Les insultes fusent toujours envers le bourreau qui redescend déjà de l'échelle pour essayer de rattraper sa bévue. Une exécution qui foire ça n'est pas rare, mais c'est toujours un coup dur pour l'exécuteur qui n'a déjà pas bonne presse...

Il va saisir la mère Rodier par sa corde et la mène vers la deuxième potence. Comme il l'a fait pour son mari, il la hisse jusqu'en haut de l'échelle. Dulac a déjà commencé son discours :
- ...déclarée dûement atteinte et convaincue de vols et meurtres mentionnés au procès, pour réparation de quoi ladite femme a été condamnée à la mort par pendaison."
Le bourreau jette la femme dans le vide en lui faisant perdre l'équilibre. L'arrêt est brutal, comme à chaque fois, mais la malheureuse n'est pas morte sur le coup. Elle se débat comme une sorcière et gesticule dans tous les sens. Cela gêne un peu le bourreau, mais ne l'empêche en rien de procéder à son rituel. Il arrive tant bien que mal à caler sa botte et à grands renforts de coups de talon dans le ventre, il arrive enfin à avoir raison de la condamnée. Il lui faudra dix minutes pour arriver à ses fins, ce qui plaît d'autant plus au public, qui cette fois-ci l'encourage. L'encourage à faire pire, naturellement...

En accord avec le degré de gravité de la peine, vient en second le tour des flétrissures pour ceux qui partent ensuite aux galères. Le prêtre, qui jusque là se tenait sagement debout aux côtés de l'Official, s'approche des prisonniers que les gardes viennent d'avancer vers le bourreau. Il s'agit du fils aîné des Rodier et de Paul Serres, leur complice. Ce dernier jette un regard si noir à l'homme d'église, qu'il passe sans même tourner le visage. Seul l'aîné a souhaité sa présence. L'homme d'église fait un signe de croix en s'arrêtant devant le jeune homme et ils se livrent tous deux à un jeu de questions réponses assidûment répété la veille au soir dans la cellule. Le prêtre commence :

- In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, Amen. Mon fils, remets ton destin entre les mains de notre Seigneur car lui seul connaît le chemin de la vie éternelle."
- Seigneur, je reconnais mes erreurs et m'en remets à ta clémence, guide-moi vers le chemin de la vie éternelle."
- Te repents-tu de tes pêchés devant le Tout-Puissant ? "
- Oui mon Père, je me repents."
- Te repents-tu des vilainies que tu as commises et demandes-tu pardon à Dieu ? "
- Oui mon Père, je m'en repents."
Le prêtre béni le jeune homme, qui conclut le signe de croix par un "amen" révérencieux.

Dulac vient à son tour se placer non loin de l'exécuteur et déplie son parchemin.
- Nous avons ledit Rodier dûment atteint et convaincu de vol sur les routes de Mende à Marvejols, pour réparation de quoi ledit Rodier a été condamné à servir comme forçat à perpétuité dans les galères du Roy ; avant d'être envoyé auxdites galères, sera fltéri de trois lettres GAL." Le discours pour le complice est identique, sauf la peine, qui n'est "que" de neuf ans. Le bourreau saisit les cordes au cou de chacun des prisonniers et les attache à un anneau au sol devant eux. Il fait le noud le plus près possible du fer pour laisser le moins de mou aux condamnés. Souvent, sous la douleur, ils gesticulent tellement qu'il faut s'y reprendre à plusieurs fois... Le bourreau va chercher le fer, chauffé à blanc dans son bac de braises ardentes, et sans autre forme de procès applique le sigle sur l'épaule de chacun. Trois petites secondes qui semblent une éternité pour le supplicié. Une odeur de chair grillée se répand dans les premiers rangs de l'assistance, suscitant acclamations et sifflets.

Le bourreau repose son ustensile, les gardes ramènent les prisonniers et l'exécuteur va chercher le dernier supplicié. Malgré son jeune âge, quinze ans, il n'éveille dans l'assistance aucune compassion. Après tout, s'il a été jugé coupable, ces messieurs les juges devaient avoir de bonnes raisons. Et puis on ne va pas non plus le tuer, juste lui faire comprendre... Le cadet de la famille est agenouillé de la même manière que pour l'exécution précédente mais en guise de fer, le jeune homme va être fouetté. Le bourreau, qui s'est saisi d'une verge d'à peu près sa taille, se tient prêt tandis que Dulac prononce sa sentence.
- Nous avons ledit Rodier dûment atteint et convaincu de vol de grand chemmin, pour réparation de quoi condamnons ledit Rodier a être battu et fustigé nud de verges, ce fait, il sera banni à perpétuité de la province de Gévaudan."

Dulac se retire et le bourreau commence son office, assenant de grands coups de baguette sur le dos du supplicié. Une quinzaine seulement pourrait-on penser, mais certains des coups lui ont entaillé les chairs du dos. Il est ramené vers ses compagnons chancelant et à deux doigts de l'évanouissement. Dulac finit l'exécution par un discours sur ce qui vient d'avoir lieu, encourageant la foule à porter à sa connaissance ou celle des officiers de la maréchaussée toute suspicion quant à des actes de banditisme. Il n'hésite pas à effrayer les plus aguerris en donnant quelques exemples de peines encourues. Il se tourne enfin vers les gardes et leur fait signe de faire remonter les prisonniers dans la charrette. Les trois hommes sont littéralement jetés dans le wagon. L'Official se lève et fait un signe de croix mou en direction des potences, marmonnant une bénédiction sommaire. Le prêtre, lui, est déjà à la porte du carrosse, qui repart dès que les deux hommes sont installés. Lafont remercie le médecin et partout dans la foule, avant de repartir chez soi, on échange ses impressions. Les officiers du bailliage remontent à cheval et partent avec à nouveau à leur tête Dulac et Lafont. Chez les parieurs, on touche l'oseille ou on se mord les doigts, chez les bourgeois on acquiesce de loin, de haut. Un sourd murmure soulagé envahit peu à peu la place d'Angiran.

Les dernières insultes fusent (les derniers légumes aussi) au passage de la charrette qui reconduit les prisonniers aux geôles avant la suite de leur sentence. En moins d'une demi-heure, la place a retrouvé son calme tout relatif d'un milieu de semaine. Il ne reste que peu de public, deux ou trois femmes passent pour aller au lavoir des calquières, un peu plus haut. Le bourreau se retrouve vite seul, finissant de récupérer son matériel. Avant de partir, il installe des barrières de fortunes pour que les badauds ne s'approchent pas trop près des potences. Les corps resteront ainsi une quinzaine de jours, avant l'arrivée des premières chaleurs d'avril, puis ils seront enterrés dans une fosse commune.

Cependant, au retour des prisonniers dans leur cellule, le fils aîné de la famille demande à parler avec messieurs Dulac et Lafont. Il choisit bien son moment, juste avant qu'on ne le mette dans sa cellule, une fois que les autres sont déjà dans la leur. Ainsi il ne risque rien. On le guide dans un bureau où Dulac et Lafont discutent. Le jeune homme passera un long moment avec les deux juges. Il a décidé de passer aux aveux complets et de dénoncer tous ceux qu'il connaît. Depuis dix ans qu'il roule sa bosse avec eux sur les chemins de la région, il peut même fournir les noms des receleurs et désigner les caches du réseau.

Il ne regagne sa cellule que bien après qu'on ait servi la soupe et le bout de pain et malgré les questions de ses partenaires, il ne prononce aucun mot de la nuit. Les deux autres condamnés ne peuvent que comprendre quand, le lendemain, il reste à la prison alors que Paul Serres est transféré aux galères et que son frère est reconduit aux frontières du Gévaudan. Il passera les jours suivants à donner, avec le plus de détails possibles, tous les renseignements nécessaires pour réaliser un coup de filet important. Cela lui vaudra une remise de peine, même si l'on ignore encore dans quelles proportions. Paul Serres mourra à l'hôpital militaire de Marseille au début de l'année 1764 après "seulement" deux ans de peine. Quant au fils cadet, aucune trace n'a été retrouvée à ce jour. Le bannissement signifiant également la mort civile pour le banni, son chemin se perd ici.
Pour le moment...


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