Etude du procès de la famille Rodier

Je ne sais pas quand j'ai eu cette quasi certitude que l'affaire avait quoi que ce soit à voir avec Marvejols. Une mauvaise étude initiale du document sans doute, un manque global de données sur le contexte véritable. Mais depuis mon chou blanc aux Archives Départementales de Toulouse - mais en faisant preuve de mauvaise foi je peux aussi dire que j'ai trouvé qu'il n'y avait rien à trouver... - , j'ai cherché à comprendre où je m'étais trompé. J'ai donc décidé, pour y voir un peu plus clair, de décortiquer la lettre de Lafont pour en scénariser les informations et, peut-être, faire aparaître de nouveaux éléments. Voici donc mes investigations.

Durant le mois de janvier 1762, monsieur Dulac, chef de prévôté, instruit et juge des affaires à Marvejols avec les officiers du baillage de cette ville. C'est au plus tard durant ce même mois que la famille Rodier est arrêtée pour plusieurs chefs d'inculpations : vols, meurtres, utilisation d'animaux dressés à tuer. La famille est composée du père, Gabriel et de la mère, et de deux garçons de dix-neuf et quinze ans. On ignore cependant s'ils étaient leurs seuls enfants. Avec eux est arrêté un de leurs complices, Paul Serres du Vivarais. Ils sont alors emprisonnés à Mende.

À partir de février 1762, monsieur Dulac est à Mende pour y faire l'instruction des affaires de la ville, jusq'au moins au quinze mars. Le seize dans la journée, mais cela peut être aussi très tôt le matin du dix-sept, Dulac fait transférer et accompagne à Marvejols le nommé Jacques Bourges et sa complice, accusés pour le premier d'avoir enfoncé un magasin d'Ispanhac avant de le dévaliser, et pour la seconde de receler les biens volés. Un troisième membre de cette équipe n'a pu être capturé, il s'agit d'Antoine Davila, complice de Bourges lors du méfait.

Le dix-sept, Bourges et sa complice sont condamnés et suppliciés. Lui sera pendu, elle devra faire amende honorable (aveux publics de sa faute) et devra assister au supplice de son accolyte. Le soir même, Dulac rentre à Mende et le lendemain, dix-huit mars, il y juge la famille Rodier. Le père et la mère sont condamnés à la pendaison, le fils aîné à être flétri et aux galères perpétuelles, le fils cadet au fouet et au bannissement perpétuel et le comlplice du Vivarais, Paul Serres, à être flétri et à neuf ans de galères.

Très certainement dans la même journée le supplice est mis à exécution. Si tous subissent leur peine, un doute peut se poser sur la peine du père. On peut toutefois être sûr de ceci :

Par contre, la moitié des juges veut changer la pendaison du père pour la roue, mais l'autre moitié, "touchée de la circonstance d'une famille entière suppliciée" refuse et le jugement passera in mitiorem, c'est à dire qu'entre les deux avis (roue ou pendaison) le plus "doux" aura été appliqué. Gabriel Rodier sera donc pendu ce dix-huit mars mille sept cent soixante-deux.

Au retour du supplice, peut-être avant de retourner en cellule pour attendre d'être envoyé aux galères, le fils aîné demande à parler à Lafont et Dulac. Aura-t-il attendu d'être seul avec eux par peur d'un courroux de son jeune frère, de leur complice ? Quoi qu'il en soit, il décide de passer aux aveux et dénoncer les complices, les receleurs et donner l'emplacement des refuges que lui et ses parents ont utilisés depuis dix ans. La totale.

D'autres procès auront certainement été jugés avant que Lafont et Dulac ne commencent à recueillir les informations du jeune Rodier mais lorsque Lafont écrit sa lettre le vingt-sept mars, soit moins de dix jous plus tard, il notifie que Dulac se propose d'aller en Vivarais, "n'ayant plus rien à faire ici" (à Mende), donc les aveux sont finis.
Après ça, rien n'a encore été trouvé, ni même peut-être seulement cherché...

Conclusion :
Malgré la rumeur persistante (que j'ai du largement contribuer à faire circuler...) rien de l'afaire de la famille Rodier ne s'est passé à Marvjols, mais bien à Mende. Les Rodier et leur complice ont été arrêtés officiellement pour vol de chevaux au plus tard en janvier 1762, probablement fin 1761 d'ailleurs. En effet, Dulac fait l'instruction des procès de la ville de Mende entre début février et selon Lafont, les jugements commencent au plus tard le seize mars.

Si l'on peut être quasiment sûr de ce qui est arrivé au fils cadet, à la mère et au complice, le doute plane toujours quant au fils aîné. Il aura certainement eu un allègement de peine en contrepartie de ses aveux, car j'ai eu la confirmation du Service Historique de la Marine Nationale de Toulon qu'aucun Rodier n'a mis les pieds aux galères en 1762.

Le destinataire de la lettre, s'il n'est jamais cité, a de grandes chances d'être l'intendant du languedoc monsieur de Saint Priest, Gouverneur d'Auvergne et du Gévaudan (la lettre se trouvant aux AD de l'Hérault, qui regroupent entre autre les archives de l'intendance) mais d'autres personnages sont à envisager, comme le Comte de Moncan, Gouverneur militaire du Languedoc, à cause du caractère purement "juridique" de la lettre.

Voici un petit tableau chronologique qui permet de voir un peu mieux :

Quand Qui Quoi
avant fin janvier 1762 Environs de Mende Famille Rodier et Paul Serres Arrêtés et emprisonnés à Mende
Janvier 1762 Marvejols Dulac / Officiers du baillage du Gévaudan Instructions des affaires de la ville
Février jusqu'au 15 mars 1762 Mende Dulac / Officiers du baillage du Gévaudan Instructions des affaires de la ville
16 journée ou 17 petit matin 1762 Marvejols Bourges et une jeune fille Transférés depuis Mende pour sentence du 17
17 mars 1762 Marvejols Dulac Jugement et supplices de Bourges et de sa complice
17 mars 1762 Mende Dulac Fait le trajet de retour dans la soirée
18 mars 1762 matin Mende Dulac Jugement et supplices de la famille Rodier et de Paul Serres
18 mars 1762 au retour du supplice (?) Mende Aîné Rodier Dit qu'il accepte de livrer les noms de ceux qui les ont aidés
19/27 mars 1762 Mende Dulac / Lafont Recueil des aveux du fils aîné des Rodier
27 mars 1762 Mende Lafont Rédaction de la lettre

Pour avoir sous les yeux tous les jugements donnés par la lettre de Lafont, voici un second petit tableau, qui met bien en évidence l'absence cruelle d'infos sur les sentences définitives de certains Rodier ainsi que les chefs d'accusations exacts. Etait-ce les mêmes accuations pour tous où y a-t-il eu des implications plus ou moins grandes démontrées ? Seul le compte rendu du procès le dirait...

Qui Quoi I : Accusation Quoi II : Sentence Quoi III : Supplice
Jacques Bourges Avoir enfoncé et dévalisé un magsin d'Ispanhac Pendaison Pendaison
Jeune femme Recel des marchandises volées de J. Bourges Faire amende honorable et assister au supplice des complices Amende honorable et supplice J. Bourges
Antoine Davila Avoir enfoncé et dévalisé le magasin avec J. Bourges Pendaison Pendaison en effigie (en fuite)
Gabriel Rodier, dit "Tachon" Vols, meurtres, avoir dressé des animaux à dévorer les gens Pendaison Pendaison
?? Rodier, épouse Vols, meurtres, avoir dressé des animaux à dévorer les gens Pendaison Pendaison
?? Rodier, fils aîné Vols, meurtres, avoir dressé des animaux à dévorer les gens Flétrissure + galres perpétuelles Flétrissure + ?? (passage aux aveux = allègement de peine ?)
?? Rodier, fils cadet Vols, meurtres, avoir dressé des animaux à dévorer les gens Fouet + bannissement perpétuel Fouet + bannissement perpétuel (??)
Paul Serres, du Vivarais Vol de chevaux Flétrissure + neuf ans de galères Flétrissure + 2 ans de galères (meurt le 01-02-1764 à Marseille)

Petites précisions nécessaires :
On sait également qu'entre août 1761 et mars 1762, ou plus exactement "pendant sept mois sans interruption avant fin mars 1762", quinze jugements ont été rendus par Dulac (6 pendaisons plus 2 en effigie, 3 galères, 3 bannissements et 1 amende honorable) qui, selon Lafont, étaient "les exemples de justice les plus nombreux qu'on y eut vu depuis bien du tems".
Ca laisse rêveur...
Mais ça n'est mon avis personnel propre à moi-même. ;-)

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