Etude du procès de la famille Rodier

Si elle ne présente presque aucun rapport avec la Bête du Gévaudan, cette affaire m'a toujours intrigué. Je résume un peu la lettre de Lafont, qui est à ce jour le seul témoignage que nous ayons sur cette affaire (avec le document de la page suivante) : la famille Rodier, composée du père, Gabriel, de la mère, du fils aîné âgé de dix-neuf ans et du fils cadet de quinze ans, est condamnée et suppliciée en mars 1762 à Mende. Avec eux un de leurs complices, Paul Serres du Vivarais.

D'après la lettre, les condamnations furent les suivantes :

Petits détails croustillants de l'histoire : la condamnation de "flétrissure" consistait à marquer le condamné sur l'épaule droite avec un fer rouge en forme de fleur de lys. Une manière comme une autre de faire comprendre qu'on ne badine pas avec le roy. Détail important à connaître : les galères royales n'existaient plus en tant que telles en 1762, ayant été abolies depuis le vingt-sept septembre 1748. La peine était pourtant toujours en application, mais les condamnés étaient "simplement" envoyés dans des prisons côtières diverses, ou plus probablement à Toulon ou Marseille.

Si apparemment tous ont subi leur supplice, le père a de toute évidence eu droit à un "allègement" de peine, car la moitié des juges a voté pour changer la condamnation de la pendaison par celle de la roue, l'autre partie des juges "touchée par la circonstance d'une famille entière suppliciée le même jour" a voulu adoucir la peine et le jugement a passé "in mitiorem". In Mitiorem, ça veut dire qu'à choisir entre les deux (la pendaison initialement prévue par le jugement ou la roue proposée lors du supplice), c'est l'avis le plus doux qui a été appliqué. Et il faut savoir qu'entre les deux, la roue était le plus rude. Voici ce que Franz Jullien m'en a expliqué :
"La finalité de la roue était la mort du supplicié. Il était attaché sur une roue posée à l'horizontale. Le bourreau avec une barre de fer commençait par briser les jambes au niveau des tibias, les avant-bras puis les cuisses et les bras. Il laissait le supplicié mariner un petit moment puis il défonçait la cage thoracique. Normalement le condamné mourait alors par asphyxie. S'il était résistant, le bourreau lui brisait le crâne et lui mettait un coup au niveau de la gorge, enfonçant la trachée ou pouvant provoquer une mort réflexe. Le corps était, suivant le jugement, brulé, pendu... Ce traitement était réservé à certains crimes. Les faux monnayeurs étaient, eux, bouillis vivants."

Force est donc de constater que la pendaison a été jugée plus légère que la roue, ce qui peut tout à fait se comprendre à la vue des détails du supplice et que le père a donc bien été pendu avec sa femme ce 18 mars 1762 à Mende (merci M-H !!).

Au retour du supplice toutefois, le fils aîné a demandé à parler à Lafont et Dulac en leur proposant de leur donner les noms de tous les complices, les receleurs et les endroits des caches.
Et là, c'est la noir.
Probablement que le fait n'a éveillé l'intérêt de personne outre mesure, même si Guy Crouzet cite déjà la lettre de Lafont en 2001 dans son livre "La grande peur du Gévaudan". Mais pas autre chose que cette correspondance dont on ignore toujours le destinataire.

Alors j'ai entamé des recherches et contacté les archives départementales de Mende. Première redirection : les archives pénales de Lozère d'avant 1771 sont conservées aux archives départementales de Haute-Garonne, à Toulouse. Il semblerait d'après ce que l'on m'a dit aux AD de Mende que les affaires de ce type étaient souvent envoyées en appel au parlement du Languedoc, à Toulouse.

Au bout de quelques échanges de mails, les AD de Toulouse me donnent des cotes de documents de leur fond d'archives. Ne pouvant y aller moi même faute de moyens, j'ai d'abord tenté de voir avec mes contacts bestieux. Après une période de mauvaise pêche, j'ai enfin eu l'occasion de me rendre sur place. Arrivé vers 10h30, le temps qu'on me fasse la carte pour entrer en salle de lecture, puis qu'on m'explique rapidement le fonctionnement des archives et à onze heures on m'a apporté le volume des audiences de la Chambre Criminelle du Parlement de Toulouse La Tournelle. Mais un premier coup d'oeil me permit de remarquer immédiatement que les dates n'étaient pas les bonnes. Il s'agissait là du volume des années 1766 à 1771 alors qu'il me fallait celui juste avant, pour les années 1758 à 1765.

Après être allé vérifier auprès de l'hôtesse d'accueil, nous avons effectivement constaté une erreur dans la cote que l'on m'avait donnée par mail. Cette dernière était 1B 3276 et le volume qu'il me fallait était le 1B 3275 (...). En attendant que le bon document remonte de la salle des archives, je suis allé consulter le microfilm des arrêts de la CCPTT, côté 2MI 971. J'ai ainsi vu défiler des cas divers et variés allant de la simple mésentente de voisinage, au vol avec meurtre, les peines les plus lourdes (et que j'ai réussi à lire) étant les galères "la vie durant" ou "perpétuelles" selon la tournure d'époque. Mais de Rodier "pas plus que dans mon oeil !" (in Feydeau "On purge bébé").
Fin de pellicule, veuillez rembobiner S.V.P.

Je rends le microfilm et je prends le volume des audiences à ma table. Un document imposant aux feuilles figées dans leur froissure d'époque, un papier épais et granuleux, un accès direct au coeur du dix-huitième siècle.
Et là c'est le drame.
- C'est quoi comme langue ? " me suis-je demandé à mi-voix.

Tel un hobbit devant un texte écrit en langue elfique, mes yeux parcouraient les lignes, les phrases, les mots mêmes sans y trouver de correspondance avec un langage famillier. J'ai scruté les feuilles dans l'espoir de trouver un changement dans l'écriture, signe évident d'un changement de greffier mais rien. Si : de temps en temps une annotation faite de la main d'une personne de la même planète que moi, ou une signature du fils d'une suppliciée m'ont fait comprendre que ce devait être une sorte de forme de langue française mais honnêtement, je n'ai pas l'oeil assez expert pour décrypter ce genre d'écriture là. Moi qui avais prévu tous les cas de fugure, enfin c'est ce que je croyais, je n'avais pas pris en compte le paramètre le plus évident.

Un peu dépité de ne pas avoir pu déchiffrer les pages, et le temps semblant s'être écoulé à l'accéléré pendant mes lectures, j'ai rendu les documents et j'ai quitté les archives. Depuis pourtant, je ne peux m'empêcher de me dire que je suis passé à côté de quelque chose. Les documents que j'ai consultés étaient tous des jugements en appel d'une décision antérieure dans l'année 1762, mais quelques fois de plusieurs années avant. Or les documents que je cherche sont ceux du procès d'origine, dont tout laisse à penser d'ailleurs qu'il n'alla pas jusqu'en appel à Toulouse. Ai-je été assez clair dans mes demandes aux archives ? On repart donc à zéro en essayant de régler ce malentendu.

Bilan pour le moment provisoire de l'histoire des Rodier :
Une bonne dose d'incertitude, un soupçon d'infos, le tout noyé dans un torrent de nouvelles questions. On reste donc dans l'ombre, bien au fond, près du noir absolu. Là, à froid, ça énerve.
Mais évidemment ça n'est que mon avis personnel propre à moi-même.

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