Nouveau portrait de Jean-François-Charles de Molette, comte de Morangiès
CECI N'EST PAS LE PORTRAIT DU COMTE DE MORANGIES.



Mais qui diable a pu être le comte Jean-François-Charles de Molette de Morangiès ? Le portrait ci-contre ne représente pas du tout le comte, mais correspond à l'image que j'en ai aujourd'hui : un homme charmant, soigné, qu'on sent capable de tout...

La carrière militaire du comte, dont le dossier du SHAT de Vincennes ne contient que deux ou trois feuilles sans grand intérêt, est longtemps restée une énigme sujette à toutes les controverses.
Pourtant je vais essayer de vous présenter ici le nouveau visage du comte en synthétisant un maximum afin d'être clair.


La version admise jusqu'ici concernant JFC de Molette de Morangiès peut se résumer comme suit :
Le comte de Morangiès, qui menait une vie de débauche, ayant été mousquetaire du roi et devenu maître de camp, part faire la guerre de Sept ans, et arrive sur l'île de Minorque en 1756 , à la tête de son régiment qui est incorporé dans l'armée d'invasion française du Maréchal Duc de Richelieu. Il devient gouverneur de l'île et sera en poste à Port-Mahon jusqu'à la paix arrivée en 1763.

C'est là qu'il a, selon certains auteurs, rencontré Antoine Chastel (fils de Jean, le vainqueur de la Bête) avec qui il a mis en place un plan machiavélique contre le Gévaudan. Une fois rentré, il dilapide sa fortune pour mener son plan à bien et fraye avec des gens peu recommandables de la capitale.

Sauf que.
Sauf que le comte n'a jamais été gouverneur de Minorque.
Il n'a connu aucun fait d'armes prestigieux durant la Guerre de Sept Ans.
Une fois de plus, c'est grâce à l'acharnement chirurgical de Patrick Berthelot et son réseau que ces informations sont enfin disponibles (depuis quelques mois sur son Facebook - cliquez ici pour y accéder - attention : ouvre un nouvel onglet dans votre navigateur !).

On va donc reprendre l'histoire depuis le début :
Jean-François-Charles de Molette, comte de Morangiès, naît en 1728 au château de Boy (Lanuéjols). À quatorze ans, il intègre la première compagnie des mousquetaires gris.

Il est nommé colonel du régiment de Languedoc-Infanterie le 8 mai 1748 et a du payer son achat à cette époque. Il a ainsi déboursé 45 000 livres pour ce régiment (lorsqu'il passera la succession au comte de Boeil en décembre 1762, il ne lui sera remboursé que 20 000 livres sur les 45 000 investies...).

Côté coeur, le comte se marie le 22 août 1753 avec Marie Paule Thérèse de Beauvilliers de Saint-Aignan (née le 10 décembre 1729). Ils auront deux fils : François Paul et François Hyppolite. Le comte est émancipé le 27 août 1755 par son père, et la jeune comtesse est présentée à la cour en 1756, année de la Guerre de Sept Ans.

Le régiment du Languedoc (dont Jean-François-Charles est propriétaire), divisé en deux bataillons dont le second a été réquisitionné pour la guerre au Canada, coûte cher et le comte est un joueur, ce qui n'arrange pas ses finances... Il vend des bois, des terres, tant que ses deux frères et deux soeurs commencent à le voir d'un mauvais oeil car il dilapide la fortune qui leur revient également. Mais il est l'aîné et a la priorité.

J'ouvre ici un petit apparté pour apporter, grâces aux recherches de Patrick Berthelot et son réseau, une réponse définitive à la question : JFC a-t-il été gouverneur de Minorque?
En 1756, le comte de Morangiès était justement sur l'île de Ré avec son unique premier bataillon en compagnie de son cousin, le comte de Villeneuve de Vence, colonel du Royal-Corse, afin de tenter de repousser les débarquements anglais sur les côtes de l'Aunis ; le second bataillon était parti de Brest depuis 1755 pour combattre au Canada dans l'armée du marquis de Montcalm.

En 1757, le premier bataillon de Morangiès a été envoyé avec ses hommes sur le front allemand, où ils ont été faits prisonniers par les prussiens sur les plaines de Minden l'année suivante. Les officiers, dont les frères Morangiès, ont ensuite racheté leur liberté avec obligation de ne plus combattre le front prussien sur le continent. Visiblement, une partie (ou la totalité) des compagnies de ce premier bataillon du régiment du Languedoc aurait été libérée des geôles prussiennes vers la fin de l'année 1758 pour débarquer à Minorque le 22 Janvier 1759.

Jean Annet de Morangiès, Baron de Saint-Alban et major du premier bataillon, signe pour la première fois le registre du contrôle des troupes pour les 17 compagnies du premier bataillon à port Mahòn, le 29 octobre 1759. Ensuite, il ne signera pas le prochain recensement des compagnies puisqu'il se fait remplacer par un certain officier nommé de Robert, qui paraphe le registre le 1er février 1762. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela puisque l'on sait qu'à partir de 1760 les hommes du bataillon du Languedoc sont restés malades en masse.

Jean-François-Charles de Morangiès a sans doute contracté la tuberculose à cette époque. Là non plus, rien d'étonnant puisqu'on sait que le climat incertain de l'île de Minorque avec son vent mauvais et humide était propice aux pathologies d'ordre respiratoire, comme la pneumonie et la phtisie. Minorque était et est encore à l'opposé de Majorque d'un point de vue climat. Le Gouverneur de Lannion et son remplaçant par intérim, le marquis de Frémeur, furent notamment tous deux emportés par la maladie durant leur service sur l'île.

Pendant ce temps, les vestiges du second bataillon du régiment de Languedoc-infanterie rapatriés en France en 1760 après le désastre du Canada, seront casernés à Poitiers avant de gagner Pont-Saint-Esprit sur le Rhône, dès le début de l'année 1761.
L'année suivante, le comte de Morangiès viendra les y rejoindre avec les survivants de ses compagnies du premier bataillon revenues de Minorque. C'est de là qu'il donnera son congé de l'armée après avoir été promu du rang de colonel, à brigadier, puis à maréchal de camp des armées du roi (simple général de brigade).
P.S. : La compagnie du comte de Morangiès, dite compagnie colonelle, était en fait celle du "Chevalier de Morangiès", car Jean-François-Charles était Chevalier de Saint-Louis depuis les années 1740, et nom commandeur dans l'Ordre (qui vient d'une mauvaise interprétation du terme "comm." présent dans l'archive de l'Ordre, car celui-ci signifie "commis dans l'Ordre de Saint Louis au rang de Chevalier", pas "Commandeur dans l'Ordre de Saint Louis"). La compagnie colonelle prendra ensuite le titre de son successeur au Pont-St-Esprit, le comte de Boeil.

Voilà qui conclut ce petit apparté sur Minorque.

Anecdote : Il ne récupéra jamais les sommes allouées pour l'achat et l'entretien de son unité : seulement 20 000 livres sur les 45 000 engagées. Dès cet instant se profilaient déjà les dettes à venir qui allaient finir par le ruiner ainsi que sa famille, à partir de l'année 1768 !

À la fin de la guerre, le comte dit adieu à l'armée et se concentre sur lui-même : son train de vie fastueux, cherchant à renvoyer l'image d'une gloire passée, ne fait que creuser ses dettes qui, ajoutées à celles que lui a légué son père représentent une telle somme (plus de 450 000 livres !) qu'il va être obligé de passer du côté obscur. Et encore, quand je dis obligé, j'exagère un peu car il semblerait qu'il excellait dans l'art de l'arnaque.

Ce devait être pour lui moins une obligation qu'un jeu. On le surnommera "Langue dorée" : pas besoin de tergiverser : il endormait la méfiance des gens par la parole et quand il avait acquis leur confiance, il disparaissait avec ses promesses et généralement une coquette somme d'argent qu'il dilapidait aussitôt.

La plupart de ses larcins étaient des fausses ventes de terres qui ne lui appartenaient plus (elles étaient passées dans les mains de ses créanciers). En fait, l'arnaque principale du comte était subtile, impossible à vérifier par quelqu'un de la capitale : il vendait les parts d'une forêt qu'il ne possédait plus, et dont il disait que les arbres étaient tout à fait aptes à être utilisés en scierie, sans mentionner la quasi impossibilité d'accès de ces bois, perchés sur un plateau rocheux. IL était même allé jusqu'à faire imprimer ce qu'on appellerait aujourd'hui un flyer vantant les avantages de faire affaire avec lui.
Un as de l'arnaque, bien en avance sur son temps en matière de fraude financière.

Les pigeons n'ont jamais manqué à Paris, et le comte aurait même pu devenir une légende s'il n'était tombé, pour une de ses affaires, contre deux arnaqueurs au moins aussi bons que lui.
Du moins deux qui vont mener leur différend en justice.

Dans cette affaire, le comte se voit demander le remboursement de 100 000 livres pour un emprunt de départ de seulement 25 000 ! L'affaire provoque un grand émoi tant en Gévaudan qu'à Paris, où toutes les gazettes ne parlent plus que de ce procès, qui durera de 1771 à 1773. Du Jonquay, son opposant, sera emprisonné à la conciergerie à l'issu d'un premier procès, mais par la suite, le comte est à son tour enfermé le 11 février 1773.
Cet emprisonnement provoque l'indignation de toute la noblesse du Gévaudan et Voltaire, qui défend le comte depuis le début, fait pencher la balance en sa faveur par ses intervention pour l'innocenter.

En 1774, Pierre Charles de Molette, marquis de Morangiès meurt, et est inhumé à Paris. Prétextant qu'il est à présent déshonoré, le comte part s'installer à Metz. Là, il rencontre Marie Fontaine, épouse Frémin, réputée "femme galante qui fait commerce de son corps" selon les rapports de police de l'époque. Elle est mariée et a une fille (née en 1766), mais cela ne l'empêche pas de s'installer avec Jean-François-Charles et son fils aîné François Paul.
Pour l'anecdote, elle aurait choisi son propre mari comme témoin lors de son mariage avec le comte à Francfort. Le mari aurait ensuite été le valet du nouveau couple.

C'est lorsque Jean-François-Charles reconnaît la fille de sa nouvelle femme et qu'elle est titrée du nom d'une terre de Saint-Alban, que ses frères et soeurs se courroucent. Le couple est criblé de dettes et les créanciers les poursuivent. Ils finissent tous deux en prison en 1786. Relâché, le comte charge son fils, l'accusant d'être un "bourreau d'argent", lui réclamant même une certaine somme.
En 1791, la comtesse s'évade de la prison du Grand Châtelet et reprend sa vie commune avec le comte à Paris. Elle est alors suspectée d'avoir recours à la prostitution. Après quelques années de vaches (très) maigre, le couple décide de rentrer vivre en son château de Saint-Alban.

Mais la situation n'y est pas vraiment meilleure : le couple est toujours ruiné, et les frères de Jean-François-Charles, ruinés à cause de leur frère, ne cessent de le harceler. La tradition orale rapporte qu'un jour, à la sortie de la messe, un de ses frères aurait poursuivit le comte avec une hache, et la ferme intention de la lui planter quelque part.
Si ce n'était que ses frères. Mais sa femme aussi le maltraite. Par un procès verbal du 24 avril 1801 (4 floréal an IX), ses frères déclarent que les mauvais traitements subis par le comte risquent de le mener à sa perte.

Effectivement, le 28 juin 1801 (9 messidor an IX) le comte mourra des suites d'un coup porté à la tête par la comtesse (avec une pelle à cheminée). Si l'acte de décès du comte précise qu'il est mort "par la suite de coups et mauvais traitement", aucune enquête ne sera menée. Le château de Saint-Alban-sur-Limagnole deviendra un hôpital psychiatrique, mettant un peu plus à mal sa réputation sulfureuse.

Armoiries de Molette de Morangiès.

La famille de Molette de Morangiès, tout comme celle de Jean Chastel est grande. Voici quelques arbres généalogiques qui vous en apprendront un peu plus sur leurs ancêtres.

Lire la Généalogie des Molette de Morangiès : il y a une erreur d'orthographe dans le nom de l'épouse de Pierre Charles. Il est écrit "Françoise de Castanier", hors il s'agit de "Françoise de Castagnéri", nièce de François Maurice de Castagnéri de Châteauneuf, parrain (et supposé père?) de Voltaire.

En effet, on sait que l'abbé de Castagnéri et la mère de Voltaire étaient amants, des doutes planaient semble-t-il déjà à l'époque, à cause de la ressemblance certaine de Voltaire à son parrain et non son père monsieur Arouet (notaire il me semble). Toutefois, Voltaire se plaisait à dire également que son père était le chevalier de Rochebrune. J'avoue que je n'ai pas poussé plus loin l'investigation car il est dur de trouver un spécialiste de Voltaire qui connaisse cette affaire, la plupart des biographes officiels ne faisant même pas paraître ce cas à la longue liste des écrits du philosophe. Elle lui aura quand même occupé trois ans de sa vie, durant lesquelles des dizaines de lettres, pamphlets et autres textes seront produits et édités en faveur du comte.

Il n'avait rien à prouver à personne, les affaires Calas et Sirven ayant été traitées avant celle-ci. Le philosophe n'avait donc aucun intérêt à se mêler de cette affaire épineuse, dont il ne sera d'ailleurs jamais qu'un témoin lointain, ne quittant pas son refuge de Ferney . Et lui qui ne faisait rien gratuitement, va justement prendre la défense du comte sans aucun dédommagement en retour. Quelle raison peut-il y avoir à cet agissement pour un quidam, s'il n'est réellement qu'un inconnu ?

Voici ci-dessous le schémas que je suis arrivé à reconstituer, qui montre à quel niveau le lien entre Voltaire et les Morangiès se fait (cliquez ici pour l'afficher en haute résolution).

Voltaire - Morangiès

Résumons un peu la vie du comte :

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Le comte était donc loin d'être un ange, mais rien ne démontre qu'il ait pu endosser le rôle d'un tueur. Je dirais même que les rapports qu'il entretenait avec sa seconde femme jusqu'à sa mort (il était battu, disons-le) le mettent pour moi dans cette catégorie d'hommes incapables de commettre un meurtre. Après, il y a sûrement des facettes de la psychologie humaine qui m'échappent...

Pour ce qui est de la légende, l'hypothétique rencontre avec un Antoine Chastel à Minorque au début des années 1760 est définitivement à rayer de l'histoire (mettez vos sites à jour !) et on sait à présent pour quelles raisons son dossier militaire ne possède que si peu d'éléments : qui voudrait garder la preuve de la défaite de ses troupes ? Aussi, tout ce qui était susceptible de signifier jusqu'à sa capture et celle de son bataillon, ou bien même la maladie qu'il a contractée et les cures qu'elle a nécessité, a été enlevé du dossier du SHAT.
Heureusement il en restait assez ailleurs pour tout retracer.
Personnellement, je vais revoir ma copie sur d'autres personnages de l'affaire et je reste sur ce visage dépoussiéré du comte.
Pour le moment...
Mais ce n'est que mon avis personnel propre à moi-même !

Blason de la famille de Molette de Morangiès.

Pour ceux qui voudraient consulter les documents de Voltaire qui parlent du procès du comte, reportez-vous à la liste ci-dessous pour ne pas passer des jours à feuilleter tous les bouquins écrits sur Voltaire sans rien trouver :

Pièces rédigées par Voltaire pour la défense du Comte de Morangiès

Allusions à cette affaire dans les courriers de Voltaire

Voltaire, Correspondances (Paris, Gallimard La Pléïade, Edition Théodore Besterman), Tomes :

Voltaire Correspondances (Paris, Hachette, 1865) lettre 7171, de juin 1776.

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Les documents ayant servi de base à la généalogie des Morangiès et de Voltaire ont été repertoriés par Mme Chantal Martin-Granier Baudin, dans sa maîtrise de lettres modernes, Université de Marne la Vallée, 2005.

La biographie du comte est basée sur le travail de MM Berthelot et Paquet, et de Mme Martin-Garnier Baudin.

Merci à Patrick, Marie-Hélène et monsieur K pour la relecture !

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