Le mémoire de Jacques Portefaix
Couverture de la plaquette de Roger Lagrave

À la question "Jacques Portefaix a-t-il écrit un mémoire ? ", on peut répondre oui sans sourciller.
À la question "Qu'y a-t-il d'écrit ?", personne ne peut répondre.
Pour bien comprendre le problème que pose ce mémoire, revenons un peu sur l'événement déclencheur.

Le 12 janvier 1765, Jacques Portefaix et ses camarades du village du Villaret (Jacques Couston, Jean Pic, Joseph Panafieu, Jean Veyrier, Jeanne Gueffier et Madeleine Chausse) sont attaqués par la bête, qu'ils arrivent à mettre en fuite. Devant cet acte héroïque, Louis XV décide de verser une gratification de 300 livres à partager entre les camarades du jeune garçon et Jacques obtient, en plus de 300 livres pour lui seul, une chance de recevoir une bonne éducation.

Le 16 avril 1765 il arrive à Montpellier accompagné de son oncle l'abbé Portefaix, prieur de Bagnols-les-bains, pour suivre un enseignement sous la direction de Frère Véran de la Croix, supérieur de la maison de Montpellier. C'est durant les trois premières années de son enseignement ici que Jacques Portefaix écrit le mémoire demandé par le roi, afin d'y relater son combat contre la Bête. D'ailleurs le 27 mai 1768, les Frères de Montpellier déposent à l'intendance "l'ouvrage que ce jeune homme disait avoir composé" (Pourcher, page 399)

Une lettre du 2 juin 1768 de Monsieur de Laverdy, Contrôleur Général des Finances, adressée à Monsieur de Saint Priest, Intendant du Languedoc, dit ceci :

Copie de la lettre de monsieur de l'Averdy
Archives de l'Hérault, C. 44. - Pourcher, page 400.

Le passage à retenir avant tout est le début de la lettre : "L'ouvrage du jeune Portefaix que vous m'avez annoncé par la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 25 du mois dernier n'y était pas joint, et vous me ferez le plaisir de me l'envoyer. [...]"

On sait en revanche, par une lettre datant du 5 juillet 1768 que M. de Laverdy a bien reçu le mémoire, dont il parle en ces termes :
"M. depuis la lettre que je vous ai écrite, le 3 du mois dernier, j'ai reçu l'ouvrage du jeune Portefaix, que vous m'aviez annoncé. Je vois par le caractère de l'écriture qu'il a une fort bonne main ; mais, je vous avoue que j'ai peine à me persuader qu'il soit l'auteur de la composition de cet ouvrage qui annoncerait des progrès bien rapides et je pense qu'il a été aidé et dirigé dans sa composition."
Archives de l'Hérault, C. 44. - Pourcher, pages 400 et 401.

Monsieur De Laverdy pense donc que l'on a aidé le jeune Portefaix à écrire son mémoire. De plus, il ne semble pas que quelque chose dans le mémoire l'ait intrigué. Si Portefaix y révélait vraiment que la Bête n'était pas un loup mais un homme, monsieur De Laverdy en aurait parlé dans sa lettre à St Priest (!).

Malheureusement, seulement trois copies ont été faites en plus de l'original et aucun exemplaire n'a été retrouvé.

Jusqu'au jour où, dans le cadre de sa collection "Des enfants dans l'histoire du Gévaudan", Roger Lagrave sort une plaquette de 32 pages sur "Jacques Portefaix", avec un extrait de son mémoire dont voici un passage : "La bête était un homme maudit [...] connu de tous ici ; mais dont je tairais le nom ; il a aujourd'hui payé ses odieuses fautes".

Les théoriciens des CHASTEL en dresseurs de la Bête, ou de MORANGIES en sadique nécrophile ont cru à la révélation, certains cinéastes l'utilisant même comme preuve dans leur documentaires...Comme tous, je me suis fait avoir en me disant "mais alors, ça veut dire que...".

Jusqu'au jour où Bernard SOULIER m'a certifié que le mémoire n'existait pas.
- Pourtant," me suis-je dit, "on en voit des extraits dans la plaquette" ; mais le doute m'a pris, alors j'ai écrit à R. Lagrave lui-même pour en avoir le cœur net. Voici le passage de sa réponse qui nous intéresse :
"[...] Dans la perspective de la collection : "Des enfants dans l'histoire du Gévaudan" je me suis permis d'inventer ce mémoire, me mettant dans la peau du jeune garçon. [...] (lettre intégrale ci-dessous).

Lettre de Roger Lagrave

Ainsi donc le fameux mémoire, même si rien ne prouve qu'il parle de la Bête, nous file encore une fois entre les doigts, reculant l'échéance fatidique de la découverte de la vérité ou du moins, d'une part de la vérité sur la nature véritable de la Bête...

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Conclusion :

Lors de ma rencontre avec monsieur Lagrave en 2007 et notre discussion à propos du mémoire, il s'étonnait que des historiens aient pu confondre son "extrait" avec un véritable document d'époque. Il en était d'ailleurs tout à fait désolé et, preuve de sa bonne foi, m'avait montré toutes les erreurs qu'il avait lui-même placées dans son texte afin d'en assurer la nature. Monsieur Lagrave n'a jamais nié l'invention, pour lui criante d'erreurs évidentes montrant que "ce ne peut pas être un écrit, écrit en 1767".

Malheureusement, force est de constater que de tous ceux qui ont utilisé sa plaquette comme preuve de l'implication humaine, personne n'a pris la peine d'en vérifier l'authenticité auprès de lui.

Force est de constater également que rien ne sert de se jeter sur une vérité qui semble trop "vraie" et qu'il faut toujours se référer au document originel ou à son auteur pour être sûr. Ne jamais se fier aux "on dit" !

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