Présentation du fusil de Jean Chastel
Fusil de Chastel ?
Merci à Pierre-Jean Vidal qui est l'auteur des photos de cette page

Le fusil de Jean Chastel, qui a servi à tuer la bête à la Sogne d'Auvers, était un fusil de chasse à deux canons juxtaposés du type le plus courant aujourd'hui, avec silex à 2 coups : c'est à dire avec un chien de chaque côté de l'arme enserrant dans sa mâchoire un silex destiné à frapper la batterie, assurant ainsi la mise à feu de l'amorce. On le chargeait de poudre noire par la gueule, la mise à feu était donc produite par une étincelle de la pierre à silex.

Ce fusil fut d'abord acheté à Chastel par le marquis d'Apcher, puis au départ de ce dernier pour l'Espagne, le fusil a été donné à une famille de St-Julien-des-Chazes qui était amie avec la famille d'Apcher. Vers cette époque, ce fusil a été transformé en fusil "à piston" (mise à feu non plus produite par un silex mais par une amorce).

L'abbé Pourcher l'a ensuite racheté au fils du sieur Duffaud en 1888. Voici le chapitre extrait de son imposant livre sur la Bête, mais plutôt que de recopier les passages les plus "intéressants", autant profiter du chapitre entier, retranscrit par mes soins.


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Chapitre Cinquante deuxième : Le fusil de Jean Chastel

J'avais appris par une lettre de Villeneuve de Venteuges que le fusil de Jean Chastel était à St-Julien-des-Chazes.
Le 23 oct. 1888, revant de chez M. Desmoles dont la réception et le bienfait qu'il m'accorda, ne s'effaceront jamais de mon souvenir, accompagné jusqu'à la garde mon bien cher ami M. le curé de Langogne, je montais au train d'une heure moins le quart dans un compartiment où il y avait deux jeunes gens à l'air bien gamin. Je les aurais quitté bien volontieurs mais dans les autres compartiments, il n' avait qu'une femme avec son joli petit enfant, et je ne voulus pas donner le jeu à ces deux gamins et j'avais mon chien, pour la première fois de ma vie. A deux kilomètres de Langogne, le rude vérificateur arriva. Un des jeunes gens, âgé de dix-huit ans, était un engagé volontaire, il fut à peu près en règle, du moins il s'en tira. L'autre, âgé de 23 ans, fut un soldat venant de purger une punition et allant en Afrique dans un régiment de discipline ; mais devant passer par la voie de Lyon, il devait payer une indemnité de 16 francs et n'ayant pas d'argent, il fut livré à la gendarmerie de Villefort. Et moi je fus pris pour mon chien et payais 2fr. 50. Capot d'être pris et ne pouvant supporter les propos de ce soldat contre le rude vérificateur et le plaignant même, je me mis à geunoux sur la banquette ; je causais avec cette femme, la félicitant de son beau petit enfant, quand elle me dit qu'elle était de St-Julien-des-Chazes. Alors je lui demandais si son mari ne me rendrait pas un service ? Elle m'assura qu'il en serait même fier. Voici : j'ai appris que fusil, qui avait servi à tuer la Bête du Gévaudan, était dans votre paroisse ce serait pour le prier de me l'acheter. A peine eus-je le temps de lui donner mon adresse elle descendait à Luc pour aller chez les parents de son mari.

Peu après, avec une heureuse surprise, je reçus la lettre suivante :

Saint-Julien-des-Chazes,
le 15 nov.1888.
Monsieur le curé, je me suis rendu au domicile du propriétaire du fusil, qui a servi à tuer la Bête du Gévaudan, et dont vous avez donné commande un jour dans le train à ma femme et me priez de vous écrire.
Je lui ai demandé s'il voulait vendre ce fusil ? Il m'a répondu que oui. J'ai ajouté que je connaissais un Monsieur qui avait eu son parent déchiré par cette Bête féroce et qu'il désirait avoir cette arme.
C'est un fusil à deux coups. Il se trouve aujourd'hui à deux pistons, il me parait qu'il peut assez bien fonctionner. Le bois est d'une sculpture très ancienne avec une plaque d'argent sur laquelle est gravé le nom de l'individu qui tua la Bête : Jean Chastel.
Maitenant, pour le prix, je connais des braconnier lui en avoir offert 20 francs ; pour l'avoir, il faudrait augmenter de quelque petite chose.
Je suis, etc... Mouton, poseur.

Par le retour du courrier, je priais M. Mouton de l'acheter le moins cher possible et surtout de n'en rien dire à personne. Quelques jours après je reçus la lettre suivante :

Saint-Julien-des-Chazes,
le 5 dec.1888.
Mon très cher Monsieur le curé, je viens de terminer et de traiter d'après les ordres que vous m'aviez donnés et d'acheter le fusil, qui avait tué la Bête du Gévaudan, appartenant au sieur Duffaud François du lieu de Vereuges, commune de St-Julien-des-Chazes et nous avons convenu au prix de 22f. 50.
M. l'abbé pourra croire que je n'ai pas marchandé son argent mais je puis lui certifier que j'ai fait tout mon possible, et avec l'exactitude comme un honnête homme doit faire quand il se charge d'une affaire.
Je vous ai fait languir soit de cette lettre comme de la première, mais remarquerez bien que je suis employé à la compagnie et que je ne suis pas libre de tous mes moments : il faut demander la permission de la moindre absence, et quelquefois on n'est pas prêt à vous l'accorder.
Ce sieur Duffaud est bien un brave et honnête homme et père d'une nombreuse famille. Le défunt père Duffaud était de son vivant un sympathique ami du marquis d'Apcher de Chambelève. C'est par cet intermédiaire que ce fusil, lors de la déchéance de ce seigneur, est parvenu à celui-ci. Duffaud a fait moins de difficulté, m'a-t-il dit, à cause que le fusil rentrait à nouveau dans les bonnes mains de M. le curé, ou bien, a-t-il ajouté, je le gardais comme souvenir.
Un braconnier à qui ce fusil avait été prêté m'a dit qu'il portait très bien et très loin, que les canons étaient bien bons. Les batteries ont besoin de nettoyer ; voilà le seul reproche que je peux lui faire.
Maintenant, M. le curé, j'ai fait mon possible, je ne connais pas le maniement des armes, je ne suis pas braconnier, mais si je pouvais rendre M. le curé content ce serait mon désir.
Cette Bête avait fait des ravages dans notre commune ; au village de Ligal elle dévora un enfant. Le nommé Raymond s'était marié deux fois. Il avait un fils de ses premières noces et un autre des secondes. Cette marâtre ne voyait jamais de bon oeil le premier fils de son mari. Elle l'envoie un soir chercher de l'eau, et comme le sien voulait le suivre, elle lui dit : Reste ici ; si la Bête pouvait le manger, ce ne serait pas un grand dommage : mais l'enfant continua à le suivre et arrivés tous deux à la fontaine, la Bête fit son choix, elle prit le plus petit et alla le manger dans un ravin non loin du village.
Ma belle-mère qui a été de ce village a entendu raconter ce fait.
Ce meurtier animal jeta la consternation, l'épouvante et l'effroi dans les environs que persone n'osait franchir le seuil de la porte. Il en était ainsi dans la Lozère, mon pays natal, d'après ce que j'ai entendu dire. Personne ne pouvait la tuer, mais le courageux Jean Chastel fit bénir des balles et en chargea le fusil en question, et mit fin à ce terrible vorace de chair humaine.
Ci-joint le certificat que M. le Maire a bien voulu me délivrer.
Monsieur le curé, je vous souhaite le bonjour ainsi que ma femme et mon enfant et une vie bien longue en prospérité, adieu.
Je suis, etc... Mouton, poseur.

C'est la lettre d'un ami dévoué et comme il était juste, j'en ai remercié l'auteur.

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Dépos du fusil en gare
Récipissé pour le destinataire n°104, Grande vitesse : reçu, le 6 décembre 1888 à 8 heures du soir, de M. Mouton poseur de St-Julien-des-Chazes pour M. l'abbé Pourcher, curé à Saint-Martin-de-Boubaux en gare de la Levade un fusil sous papier, poids trois kilos, port dû : 0,93 centimes.

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Lettre d'avis, N°128
Gare de la Levade, 7 décembre 1888. Grande vitesse. M. l'abbé Pourcher, il est arrivé à votre adresse, en gare, d'envoi de M. Mouton, poseur à St-Julien-des-Chazes le colis suivant : un fusil sous papier, 3 kilos, qui est à votre disposition contre le somme de F. 1,00.
Agréez M. l'assurance, etc...
Pour le chef de gare,
Descamps.

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Coupon de payement du fusil
Ce coupon de payement porte le n°79, le sceau de la Grand'Combe et la date du 8 décmbre 1888.

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Certificat de M. le Maire de St-Julien-des-Chazes

Je soussigné Joseph Plantin, maire de la commune de St-Julien-des-Chazes (Haute Loire), certifie que le fusil à deux coups portant sur la culasse, une plaque d'argent où est gravé le nom ; Jean Chastel, est, d'après la tradition constante de notre commune, le fusil qui servit à tuer la Bête du Gévaudan, et qui appartient actuellement à François Duffaud du lieu de Vereuges de cette commune. Il est de tradition certaine que lorsque le seigneur d'Apcher, habitant Chambelève commune de Charraix, apprit que l'artisan Jean Chastel avait tué la Bête il le fit appeler et il glissa la pièce, afin qu'il le laissa glorifier de l'honneur de l'avoir tuée ; mais l'affaire ne put se passer en secret, et dévoilée elle échoua car il était trop notoire que Jean Chastel l'avait tuée lui-même. D'après la tradition la plus avérée, c'est alors que M. le marquis d'Apcher lui acheta le fusil que le défunt père Duffaud acquit directement à la déchéance de ce seigneur.
Le sieur Duffaud François me déclare que comme le fusil à pierre n'étant pas de mode en ce temps, il le fit transformer à piston par Jean Miramond, armurier, serrurier de Langeac, pour pouvoir s'en servir.
Fait à St-Julien-des-Chazes,
Le 4 décembre 1888.
Plantin, maire.
Sceau de la mairie

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Vereuges, le 17 décembre 1888
Bien cher M. le curé,
Mon grand-père qui était Pierre Duffaud avait acheté le fusil, qui vous a été envoyé, du seigneur d'Apcher. Jean Miramond, dit Le Sale, de Langeac, le tourna à piston....
Les seuls papiers vieux que j'ai en ma possession sont les actes de vente des biens que je possède, etc.
Dans l'intention de vous être toujours agréable,
Veuillez agréer, M. le curé, mes sincères salutations,
Duffaud François, propriétaire.

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Langeac, le 7 septembre 1889.
Monsieur le curé.........
Vraiment c'est mon père Jean Miramond, plein de vie encore, Dieu merci, âgé de 73 ans, qui a tourné le fusil dont vous me parlez, appartenant à M. Duffaud de Vereuges. Quand il lui fut apporté pour être tourné à piston, on lui a dit que c'était l'arme qui avait tué la Bête du Gévaudan. Monsieur, mon père vous dit qu'il paraîtrait que ce fusil aurait appartenu au nommé Chastel de la Besseyre-Saint-Mary.....
Mon père se souvient, étant enfant, d'avoir entendu dire son père à Lesbinières, son village natal, commune de Desges canton de Pinols, qu'un jour deux jeunes filles allaient porter le manger de leurs parents, qui travaillaient dans les terres. Arrivées sous un blé prêt à moissonner, attenant à un bois nommé Combès, du nom du terroir entre Lesbinières et Desges, le Bête sorti de ces blés et attaqua une de ces filles, qui n'eut que le temps de dire à sa compagne : je suis perdue, adieu. Quand on vint pour ramasser les restes de cette malheureuse fille, on trouva que la couture du devant de sa robe avait été décousue, comme si une personne l'avait fait.
Voilà ce que je peux vous dire de la part de mon père. Ecrivez-moi sans crainte, je suis prêt à faire mon possible pour vous être agréable....
J'ai l'honneur, M. le curé, etc.
Miramond Aug. fils
serrurier, place aux sabots,
à Langeac.

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Description du fusil
Les canons sont en trois pièces d'inégales longueurs avec deux soudures bien apparentes par dessous : légère fracture vers la pointe et à côté du canon de droite ; sur une platine de droite on lit avec peine "Bymanet Louis", dans celle de gauche on lit bien "à Saugues". Le pontet et les platines sur la pointe de derrière portent des roses avec feuilles. La poignée, brisée, est reliée par deux anneaux de cuivre jaune, un plus large que l'autre. La crosse et la poignée sont marquetées du fruit de l'amandier à la mode des sabots des environs de Saugues. La plaque ordinaire d'argent sur la poignée des fusils d'alors, porte les deux mots "Jean Chastel". Ce fusil est beau et commode.

Fin du chapitre.

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"À la mort de Pourcher (3 mars 1915), sa nièce, Maria, hérite notamment du fusil et le conserve jusqu'en février 1929, où elle le vend à un descendant de François Antoine pour la somme de 1200 Francs. L'arme est depuis conservée dans la famille."
(extrait de travaux de Guy Crouzet)

Il n'y a aucun doute à avoir quant à l'origine de cette arme, qui fut exceptionnellement exposée à la mairie du Malzieu le 4 août 2011. De toute façon, soit c'est l'arme de Chastel, soit c'est un faux...d'époque ! ;-)

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