Présentation de la chasse de François Antoine aux Chazes
Abbaye des Chazes

La version officielle :

Après avoir demandé de l'aide à Versailles (lettre apportée à la cour par un garde dépêché par monsieur ANTOINE lui-même), une douzaine de chiens arrive enfin, le 16 septembre 1765.

Le 17 septembre, un gros mâtin est abattu près de Pépinet (paroisse de Venteuges) sur ordre d'ANTOINE. Son crime : avoir mangé quelques restes du corps d'une fillette tuée le 13 du même mois, qu'on avait apparemment laissés sur place. Il semblerait, selon une lettre qu'ANTOINE écrit à M. de SAINT-PRIEST, que les habitants du hameau (de même que les consuls) ont été contents de cet abattage. Il ajoute même dans sa lettre "Jugez des conséquences, si les mâtins dont toute la province est remplie se mettaient aussi à dévorer les habitants !"

Bois des chazes

Le 17 toujours, une jeune femme du nom de Jeanne Vallette, du village de Pommier, paroisses des Chazes, est attaquée par la Bête. On en trouve cette description dans le dictionnaire statistique du Cantal de 1852, à la rubrique "Lorcières", article écrit par de Chazelle :
"Depuis trois mois les poursuites se succédaient, lorsque Mr Antoine fut prévenu que, dépaysée par les chasses continuelles, la bête s'était réfugiée dans le bois de Pommier dépendant de la réserve de l'abbaye des Chazes près de Langeac. La nommée Jeanne Valette, berçait, le 17 de ce mois, son enfant devant la porte de sa maison, lorsqu'elle entendit du bruit et aperçut à vingt pas l'animal qui marchait accroupi vers elle. Saisissant aussitôt une baïonnette fixée au bout d'un bâton, lorsqu'il s'élança vers elle, la lui plongea dans l'épaule avec de grands cris; ce qui le mit en fuite."

Ceci justifiera le déplacement d'ANTOINE qui, le 18, envoie dans les bois des Dames de l'Abbaye Royale des Chazes les gardes-chasses PELISSIER et LACOUR, le valet de la louveterie LAFEUILLE, chacun avec ses limiers pour "reconnaître les bois de ladite réserve".

Le 19, ils font savoir à ANTOINE qu'ils ont repéré un loup, une louve et des louveteaux.

Bois des chazes

Le 20 ANTOINE part aux Chazes avec une quarantaine de tireur venus de Langeac et le 21, il abat un loup de grande taille avec l'aide du sieur RINCHARD et rédige son procès verbal au château du Besset où des témoins sont déjà présents pour identifier le loup et reconnaître officiellement qu'il s'agit de la Bête (on note parmi eux Marie-Jeanne VALET).

C'est là la version officielle mais fin septembre, des attaques sont déplorées par le curé de Lorcières, qu'ANTOINE ne citera pas dans ses courriers suivants. Le porte arquebuse quittera définitivement le Gévaudan le 3 novembre 1765, acclamé malgré certaines réticences du peuple.

Une rumeur souvent perpétrée veut que François Antoine ait reçu la Croix de Saint-Louis, plus haute distinction en France, en récompense à cette chasse. C'est faux : il l'a reçue le 1er février 1755, soit plus de dix ans avant…

Mais la Bête recommence ses meurtres le 26 septembre 1765, puis le 7 octobre et le 21... En décembre, on sait que la Bête n'est pas morte.

Loup des Chazes à Versailles
Retour en haut de la page

Mon opinion :

Bien sûr, il est facile de juger, deux-cent quarante-cinq années après, les agissements pas toujours très clairs des personnages qui ont participé à cette affaire. À mon avis, Antoine avait toutes les raisons du monde de revenir à Versailles avec LA vraie seule bête du Gévaudan puisqu'il était le bras droit du roi. Mais il n'est pas persuadé lui-même que l'animal tué est la bête, car il reste un petit moment en Gévaudan après l'affaire du loup des Chazes. Cependant, on peut s'étonner de certains détails dans son rapport de chasse qui n'est pas sans quelques incohérences.

Tout d'abord, le témoignage qui fait partir Antoine vers les Chazes. On n'a jamais retrouvé ce témoignage. Il est cité par de Chanelle dans son livre statistique sur le Cantal, mas aucun procès verbal n'a jamais été retrouvé. Il a pu y avoir un amalgame entre les récits de Jeanne Jouve et de Marie-Jeanne Valet. Pour moi, le nom "Jeanne Valette" témoigne lui-même de la fusion des deux histoires, faisant des deux femmes et de leur combat une seule histoire hybride. Alors je sais que les noms comme Jeanne et tous ses dérivés étaient très courants à l'époque, mais il n'y a pas que ça. En effet, on retrouve "la mère défendant son enfant" comme dans l'époisode Jeanne Jouve et on a le coup de baïonnette à l'épaule de Marie-Jeanne Valet.

J'arrête tout de suite ceux qui vont me dire "pourtant, les blessures décrites par Jaladon dans son rapport, signifient bien deux coups portés à l'épaule droite, l'un est celui de Marie-Jeanne Valet et l'autre pourrait être celui de Jeanne Valette". Je ne répondrai qu'une chose : si cela avait été le cas, la blessure de cette dernière n'aurait pas été qualifiée de "cicatrice" par le chirurgien, mais bien de blessure. Faite seulement trois jours plus tôt, c'aurait du encore être une plaie sanguinolente et ce chirurgien, mais ça n'engage que moi, devait savoir parfaitement, même sur un animal, faire la différence entre une blessure de trois jours et la cicatrice d'une blessure de plus d'un mois.

Il faudrait également considérer le fait que la Bête aurait subitement décidé d'aller attaquer aux Chazes. Certes c'est à seulement dix kilomètres à vol d'oiseau, mais la bête devant courir, le trajet a vite pu passer à 13, peut-être 15 kilomètres. Toujours pas infaisable pour un canidé me direz-vous, mais aucune chasse ou battue significative les jours d'avant ne peut expliquer ce détour et il y a l'Allier à traverser...

Dans quelles conditions la chasse s'est-elle vraiment passée ?

Un petit travail d'approffondissement de ces dernières semaines permet d'avoir une idée encore plus claire.
Il faut d'abord établir le déroulement de la chasse. Si vous voulez lire le rapport in extenso, c'est ici mais je vais vous faire le résumé (vérifiez en même temps, on n'est jamais trop prudent !) :

Abbaye des Chazes
1 - Antoine est posté à un détour dans la forêt de l'abbaye Royale des Chazes. Les rabatteurs au loins ont débusqué l'animal, qui arrive sur la gauche d'Antoine, à cinquante pas. Il s'arrête derrière un buisson et tourne la tête vers le chasseur.
- Antoine tire sa charge de 35 postes à loup et d'une balle, celle-ci par chance éclate le globe occulaire et va se loger dans "l'os de la base du crâne". L'animal tombe à terre, Antoine crie victoire.
2 - L'animal se relève et charge Antoine, mais s'arrête à nouveau à une dizaine de pas du chasseur, qui n'a pas eu le temps de recharger sa canardière et qui, du coup, en appelle à l'aide du garde Rinchard, posté à quelques pas de lui (gauche ou droite ?) décroche un seul coup de sa carabine, qui perce de part en part l'arrière des deux cuisses de l'animal, qui fuit alors dans la plaine où il tombe raide mort au bout de vingt-cinq pas (3).

On retrouve, dans le rapport Jaladon, la double blessure du garde et celle d'Antoine qui a emporté l'oeil, mais quelles sont ces "nombreuses postes reçues sur le flanc gauche" ? Et où sont passées les trente-cinq postes d'Antoine dans le côté droit ? Pourquoi Jaladon ne les note-til pas, alors qu'il note les cicatrices bien antérieures à la chasse ? De deux choses l'une : soit Jaladon était un imbécile, incapable de reconnaître sa droite de sa gauche et il s'est emmêlé les pinceaux, soit il n'a décrit que les blessures que l'animal avait effectivement.

Cela soulève donc à nouveau la polémique car si les rapports d'Antoine sont si "sûrs" de par la nature de leur auteur, que penser de cette épopée décrite dans les moindre détails ? Si elle est plausible niveau déroulement, elle ne colle pas avec toutes les blessures retrouvées sur l'animal. De plus; s'il n'y avait que les gardes princiers et Antoine qui avaient eu le droit de tirer (ce qui se comprendrait tout à fait et qui justifierait le fait que les 40 tireurs de Langeac aient été disposés autour du bois et interdit d'y pénétrer), qui a tiré le coup sur le flanc gauche et surtout, pourquoi ce tir n'est-il pas notifié par Antoine ? Sont-ce des "paysans" qui ont voulu griller le "Monsieur de la ville" ?

De plus, une lettre de Ballainvilliers à Antoine, précise combien l'Intendant d'Auvergne trouve de ressemblance avec la hyène telle que décrite par Buffon, avec ses 34 dents (...!), on est en droit de se demander quel est l'animal qui a été envoyé à l'Intendant, puis à la cour ? Car si l'animal avait été avec autant d'évidence une hyène, il n'est pas fou de penser que les chirurgiens d'époque l'auraient reconnue...et non pas confondue avec un loup ! D'autant que maître Jaladon, qui autopsie et embaume même la Bête d'Antoine, compte une quarantaine de dents.

Alors, c'est facille de délirer après, exemple : vu que l'animal a quand même pris une balle et 35 postes dans la tête, on peut se laisser dire que certaines dents du fond ont été cassées et comptées comme "deux" là où il n'y en avait qu'une. Donc l'animal était une hyène. C'est un peu tiré par les cheveux mais on peut aller plus loin dans le délire : si la Bête tuée par Antoine était bien une hyène, alors la louve et les deux louveteaux tués quelques jours plus tard n'avaient vraiment rien à voir avec l'affaire puisqu'il est impossible pour une hyène, même mâle, et une louve de s'acoupler et d'avoir des rejetons. Alors pourquoi faire passer cette hyène à tout prix pour un loup, au point de faire croire à une éventuelle descendance ? Qu'aurait-on voulu cacher ?

Donc résumons : la chasse des Chazes est-elle une arnaque ?
- OUI, puisqu'après la mort de ce loup, le gouvernement fera la sourde oreille à la reprise des attaques pourtant décriées, notamment par le curé de Lorcières.
- NON, puisque de toute évidence, le "loup" des Chazes porte sur lui les cicatrices prouvant son implication antérieure dans les attaques.
Ca énerve, hein ?

Retour en haut de la page