Présentation de la chasse du marquis d'Apcher

La chasse du 18/19 juin 1767 est celle qui, organisée au dernier moment par le marquis d'Apcher, verra la Bête du Gévaudan tomber sous le coup de fusil assuré de Jean Chastel. De cette chasse nous ne savons presque rien, et comme elle est primordiale puisqu'après elle, aucune attaque ne surviendra plus en Gévaudan, elle est au coeur de tumulteux débats entre bestieux. D'autant disent qu'elle n'a pu être montée au dernier moment, comme elle est décrite, et cela implique souvent (et toujours) une intervention des Chastel, voire du jeune Marquis.

Je ne m'étais pas intéressé outre mesure à cette chasse jusqu'à ce qu'on vienne me le demander, il y a quelques jours de cela. On m'a posé des questions, on a soulevé des problèmes, des possibles incohérences. Alors j'ai laissé en plan tout ce que j'étais en train de faire à ce moment pour tirer les choses au clair. Voici donc mes conclusions :

Tout d'abord un peu de géographie. Le marquis d'Apcher réside au château de Besque-Chambelève, près de Charraix, à environ six kilomètres au nord de Saugues. Le bois de la Tennazeyre, où est tuée la Bête, est lui à 15 kilomètres à l'ouest à vol d'oiseau. Au nord coule la Desge, au sud s'étend un plateau.

Le 17 juin 1767, Jeanne Bastide, dix-neuf ans, est tuée à Lesbinières, paroisse de Dège. Selon le rapport Marin et la Lettre d'Auvergne, un garçon aurait même été attaqué le 18 à Nozerolles. C'est probablement à l'annonce de cette seconde attaque en 24h que le marquis décide de partir, il est vingt-trois heures ce dix-huit juin 1767. J'ai essayé de me mettre à la place du marquis et de trouver l'itinéraire idéal pour être rapide. Ci-dessous, le trajet (en violet) que j'ai envisagé pour le marquis, sur un extrait de la carte de Cassini (Les forêts ont été coloriées en vert pour les faire ressortir).


Le trajet se compose des étapes suivantes :

Ensuite, tout dépend si le bois dont le marquis est propriétaire est bien celui qui s'étend sur le Mont Mouchet entre Nozerolles et le Besset, ou bien un autre. Par défaut, parce que je trouve ça cohérent, je vais pour mon raisonnement prendre celui-ci. Si vous possédez des infos du contraire, n'hésitez pas à nous le faire savoir !

On continue donc :

Ci-dessous le même trajet, transposé depuis Cassini sur Google Earth. Il m'a fallu adapter les forêts car si les cartes de Cassini sont exactes au niveau des distances, il n'en va pas de même pour les bois et forêts, qui étaient environ trois fois moins dense qu'aujourd'hui...



Les distances n'ont apparemment pas de différence mais pour info, voici le même trajet en mettant en parallèle la distance qu'il faut parcourir aujourd'hui (en kilomètres) :

Section parcourrue Google Maps Via Michelin Cassini
Besque Chambelève - Langlade 1,3 1,3 1
Langlade - La Vacheresse 7,5 7,5 5
La Vacheresse - Venteuges 1,6 1,6 1
Venteuges - Pépinet 5,2 5 4
Pépinet - La Besseyre 5,6 5,5 2
La Besseyre - Le Besset 2,6 2,5 2,5
Le Besset - Nozerolles 1,4 1,4 1,4
Nozerolles - Auvers 1,9 1,9 1,9
Total : 27,1 26,8 18,8

S'il y a un si grand décalage, c'est qu'aujourd'hui, les trajets sont calculés en fonction des routes existantes, pour un trajet fait en voiture. Hors à l'époque et c'est bien là la particularité de la province, il n'y a pas de routes et les trajets se calculent par rapport aux chevaux. Il y a bien une route qui vient du nord jusqu'à Saugues mais elle repart ensuite à l'est. Non, aucune route, tout juste des chemins. Le plus gros des trajets d'urgences d'un marquis sur ses terres, on l'imagine très bien, c'est la ligne droite.
C'est en partant de ce principe qu j'ai choisi cet itinéraire. J'ai également tenu compte du fait que cette nuit là bénéficiait d'un clair de lune à peine au dernier quart (trouvé facilement sur Internet à la recherche "calendrier lunaire). Je ne saurai dire s'il y avait des nuages, mais en juin, à l'époque, j'ai des doutes.

Mais j'ai aussi choisi ce trajet parce qu'il permet de voyager essentiellement sur un plateau peu valonné, n'offrant que peu de bois, à peine sur le trajet. La campagne dégagée baignée de la lumière blafarde de la lune a du permettre au marquis et ses deux ou trois hommes de galoper à une bonne allure. Ci-dessous une vue de la zone depuis le nord en regardant vers le sud, pour mieux se rendre compte de l'évidente évidence de prendre un trajet similaire.

Ainsi donc, si le marquis quitte son château de Besque ce 18 juin 1767 à vingt-trois heures, à vive allure il a du mettre entre demie heure et trois quart d'heure pour aller à La Besseyre-Saint-Mary à cheval (17,4 Km en 20 minutes sur Google Maps, 19 Km en 21 minutes sur Via Michelin mais en voiture !). Il arrive donc vers minuit moins le quart, rassemble des hommes, dont au moins trois Chastel.

Ils partent ainsi pour Nozerolles via le Besset pour arriver à son bois aux environs d'une heure du matin. La battue est infructueuse, du moins sait-on que la Bête n'a pas été levée. Cela ne veux pas dire pour autant que le mouvement cette nuit là ne l'a pas malgré tout rabattue vers la Tennazeyre ; c'est en tout cas à prendre en considération. Nous ne connaissons pas les dimensions des bois à l'époque, Cassini restant assez flou, mais on peut je pense envisager une taille de 1,5 Km². Ne connaissant rien à l'art de la chasse, je pars du principe qu'ils ont battu les bois à treize (le marquis et ses douze hommes) pendant trois heures. C'est donc aux alentours de quatre heures du matin qu'ils partent pour la Tennazeyre.

Un détour par Auvers n'est pas à exclure mais je n'y vois pas de raison particulière ; quitte à être parti en chasse, je les vois mal aller à Auvers et risquer de laisser passer la Bête, d'autant que le soleil commence déjà à pointer le bout de son nez : il est déjà quatre heures et demie en ce matin du 19 juin 1767...

Les bois de la Tenazeyre devaient faire approximativement 2,5 Km², et cinq heures plus tard la Bête est enfin levée. Les chiens sont lâchés mais un seul part à sa suite : tragique ambition, la Bête se retourne sur lui et le met à terre avant de fuir. Motivant tout de même ses chiens comme on l'imagine, le jeune marquis pousse la Bête vers l'orée des bois, vers les endroits où il sait que ses hommes sont postés. D'ailleurs c'est l'un d'entre eux, un certain Jean Chastel qui, posté à la sogne d'Auvers à la bordure EST de la forêt (et oui, à l'époque, la sogne devait certainement être à la lisière du bois, non au milieu comme aujourd'hui) tire la Bête en la voyant passer.

L'histoire n'est pas assez précise pour dire si la Bête est arrivée de face ou de dos, mais dans tous les cas, ce dont on peut être sûr d'après la blessure que lui fit le coup de fusil, c'est que Chastel était soit devant la Bête à sa droite (A), soit derrière à sa gauche (B). Tout dépend de ce qui a été coupé en premier : l'épaule ou la trachée ? En tout cas le résultat est le même : la Bête du Gévaudan est morte (pour la deuxième fois déjà...)
L'histoire de la Bête de Chastel après sa mort a été l'objet d'un petit résumé et commenté, sur cette page mais en ce qui me concerne, pour cette chasse des 18/19 juin 1767, si le déroulement semble un peu suspect tel qu'il est décrit dans le rapport Marin et la lettre d'Auvergne, une fois scénarisé il devient tout à fait plausible.
Pour tout ce qui concerne l'étude du lieu et les résultats balistiques de tirs à la poudre noire, c'est sur cette page.
Mais bon, ça n'est que mon avis personnel propre à moi-même.

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