Présentation de la théorie des anthropophages
Couverture Aubazac

Je n'ai pas l'habitude de consacrer une page entière à un livre, sauf quand celui-ci apporte de nouveaux éléments. Et quoi qu'en disent certains que j'entends déjà ricanner, le livre dont je vais vous parler en apporte. Pas mal même.

Laissez-moi tout d'abord vous présenter le contenu de ce livre car pour l'auteur, l'affaire de la Bête se découpe en deux parties, où trois sortes de bêtes ont sévi en Gévaudan :

Vous vous doutez bien que je ne me satisfais pas d'un livre et comme je le dis toujours, il vaut mieux se référer à l'auteur quand s'est possible. Alors pour être sûr de bien comprendre de sa théorie, j'ai pris mon clavier et j'ai écrit à monsieur Aubazac pour lui poser quelques questions. Mais avant toute chose, j'avais préparé le terrain et m'étais renseigné sur l'anthropophagie, dont il accuse les soldats français d'avoir usé ( et abusé...).

L'anthropophagie n'est pas, vous vous en doutez, le fait de se changer en monstre assoiffé de sang à cause d'un virus exterminateur. Ici on va parler de la vraie anthropophagie, la chose qui fait que des êtres humains consomment consciemment la chair d'un autre être humain. S'il est quasiment impossible de trouver quoi que ce soit de sérieux à propos de cette pratique sur Internet, en cherchant bien on finit toujours par être récompensé. J'ai ainsi fini par entrevoir les mécanisme de l'anthropophagie.

Il s'en distigue (seulement ?) deux catégories :

Anthropophagie
La première est basée sur des croyances religieuses. On a tous en tête l'image des Mayas et de leurs rites ancestraux, ils sont la parfaite représentation de cette première face de l'anthtopophagie : consommer de la chair humaine dans le but d'être agréable à un dieu (souvent le coeur ou d'autres organes vitaux comme le foie), ou pour s'approprier la force d'ennemis vaincus après la guerre ou encore emplir d'effroi les quelques survivants. Je ne parle pas de sacrifices où tout est offert aux dieux, mais vraiment de consommation de chair humaine célébrée dans la fête et la joie comme cela s'est produit dans les îles d'Océanie au XIXème siècle.

Crash Fuerza Aerea

La seconde, comme son nom l'indique, se déclenche comme un instinct de survie. Des gens plongés dans des situations où leur seule et unique solution pour survivre est de consommer de la chair humaine, dont le cas le plus proche de nous dans le temps s'est déroulé dans la cordillère des Andes en 1972 : une équipe de rugbymen se rendant à un match s'est retrouvée coincée, après le crash de l'avion, sur un col enneigé perdu dans la chaîne des Andes. N'ayant rien pour se nourrir et la liste des passagers ayant subi de lourdes pertes, sur les conseils d'un jeune médecin, les survivants ont consommé certains des corps des passagers. Leur terrible épreuve dura 72 jours.

À ce cas très précis d'anthropophagie de survie, il faut ajouter les cas nombreux mais officieux de cannibalisme sur les champs de bataille. C'est bien évidemment ce dernier cas qui nous intéresse le plus. L'anthropophagie de survie sur un champ de bataille se heurte pourtant d'entrée à un mur : tout le matériel militaire étant charrié sur place par des animaux (chevaux, mules, mulets, etc...) et ceux-ci mourrant aussi indifféremment que les hommes, il y avait forcément autre chose à manger sur un champ de bataille avant de s'attaquer au tabou de la chair humaine. Mais le cannibalisme de survie ne suit malheureusement aucun cheminement logique, il est le résultat d'un état phsychique extrême. Que ce soit lors de la Guerre de Sept ans, celle de Cent Ans, en Russie, des scènes d'anthropophagie ont eu lieu. Cependant, je ne suis pas arrivé à savoir si une fois passé le cap, la personne arrive à revenir à une vie "normale", peu d'études étant disponibles ou même connues...

Ce premier point présenté, le lecteur jugera lui-même la crédibilité qu'il voudra donner à cette "thèse des soldats cannibales". Pour ma part, si je ne vais pas aussi loin dans les conclusions que soulève ce détail historique, je le garde quand même pour fortifier le contexte de l'histoire, le cadre dans lequel l'affaire va se mettre en place. Attardons-nous sur le second point de la théorie de monsieur Aubazac : la construction de la route en Vivarais.

Route de Mayres à Montpezat - Cassini

C'est après l'étude de trois projets que la décision est prise de construire une route entre Mayres et Montpezat-sous-Bauzon. Les travaux vont commencer à trois endroits différents :

Ces lieux seront, selon les recherches de l'auteur, le théâtre de nombreux crimes lors de l'année 1764. Les soldats rentrant chez eux depuis les fronts de la guerre de Sept Ans, arriveront par les deux axes principaux du Vivarais et du Velay. Les trouble-fête chassés par une milice trop présente en Vivarais, ils ont naturellement continué de l'autre côté de la frontière, là où les forces de l'ordre étaient en sous-effectif. Et les autorités, l'évêque de Mende en tête, voyant peut-être en ces bêtes humaines une punition Divine, aurait décidé d'étouffer l'affaire avec le mythe de la "Bête" et ce, dès le début de l'année 1765.

Voilà qui conclut la première partie de l'affaire, à savoir depuis le début en 1764 jusqu'à la mort du loup des Chazes en septembre 1765. À partir de là, pour l'auteur, les meurtres perpétrés jusqu'à la fin juin 1767 ne seraient que le résultat d'une vendetta au sein de la famille Chastel. Quel rapport me direz-vous ? Eh bien c'est que toutes les victimes seraient plus ou moins liées à la famille Chastel. Cousins, petits-cousins, neveux, nièces, tantes, oncles, tous seraient sur une branche de l'arbre de Jean Chastel, le patriarche, le sévère bourreau qui "remit de l'ordre dans sa famille". Si le mythe de la Bête fut poursuivit jusqu'au bout, seul des hommes y auraient donc été les acteurs, certains couvrant les abominations de ces monstres qu'ils avaient engendrés.

Conclusion :
Si je ne partage pas l'ensemble des conclusions tirées par l'auteur, la correspondance que nous avons échangée pendant quelques temps m'a permis de mieux cerner son étude. Il est vrai que si on accepte le postulat de base que seul l'homme est responsable dans l'affaire de la Bête du Gévaudan, le déroulement se tient, bien que je manque cruellement de renseignement médicaux récents sur l'anthropophagie. En effet, il me manque toujours de savoir si l'anthropophagie de survie mène à une consommation régulière (pour ne pas dire exclusive) de chair humaine ou si, une fois les conditions de vie revenues à la normale, l'individu abandonne l'idée. Quoi qu'en soit la réponse, cela ne remet pas en cause la plausibilité de soldats cannibales par nécessité et rentrant chez eux après la guerre. Là où je ne veux me prononcer pour le moment faute de renseignements, c'est de savoir s'ils auraient effectivement continué "ad vitam" leur sanglant mode de vie une fois leurs conditions améliorées. Mais chaque chose en son temps.

Quoi qu'il en soit, que la Bête ne fut que des hommes ou pas, les éléments mis en avant dans le livre de monsieur Aubazac nous en apprennent beaucoup sur le contexte historique de l'affaire. Sachant maintenant que la construction de la route produisit une masse considérable de vagabonds et travailleurs itinérants qui voyageaient dans les provinces avoisinant le chantier, on pourrait se demander dans quelle mesure un dresseur aurait pu passer inaperçu, se mêlant à la foule déjà nombreuse, sans éveiller les soupçons d'autorités largement débordées. Ou bien encore si justement, ce nombre important de voyageurs en tous genres n'enterre-t-il pas définitivement la possibilité d'un homme accompagnant la Bête ?

A propos des Chastel, et des liens de famille que monsieur Aubazac a relevé entre les victimes, j'aurais tendance à voir ça du point de vue opposé : s'ils faisaient effectivement partie d'une "même" et grande famille, n'importe quel membre aurait pu en vouloir au reste de la famille. Pourquoi Jean Chastel ? Est-ce la vieille rancoeur inventée par Chevalley en 1936 qui perdure ? L'auteur m'a confirmé que non, qu'il a d'autres éléments (un second tome additionnel est sorti pour compléter ce premier essai) mais comme il me l'a dit lui-même : "Tant que vous ne partirez pas du principe fondamental que seul l'homme est responsable, vous ne pourrez comprendre l'étendue réelle de l'affaire". Et j'ai effectivement une certitude, qui n'engage que moi, tout comme la sienne n'engage que monsieur Aubzac : je pense que seul l'animal est responsable pour le plus gros des meurtres, cela doit être pour cela que la chose ne me paraît pas évidente... Je recommande néanmoins la lecture de ce livre pour ce su'il apporte de précisions sur le contexte de l'affaire

Avis donc à ceux de l'Ecole de l'Homme coupable !

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Sources :

Pour leur correspondance très instructive et leurs avis donnés sans ménagement, un grand merci à messieurs André Aubazac et Patrick Berthelot.

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