Explication du phénomène des tyêtes coupées dans l'affaire de la Bête du Gévaudan
Attaque au cou caractéristique de la Bête

Dans la liste officielle des victimes, on recense 16 cas de têtes séparées du reste du corps. Parmi ces cas, on peut distinguer deux catégories : celle des mots induisant une action animale, celle des mots induisant une action rapide et, par voie de conséquence, une intervention humaine. Il y a 8 cas pour la première catégorie, de même que pour la seconde. Tous les rapporteurs de ces événements étaient lettrés et très certainement bons latinistes : il est impensable qu'ils aient pu commettre une méprise dans le langage. Ils utilisaient des mots justes. Si la différence a été faite entre "tête coupée" - ou "tranchée" - et "tête arrachée" ou encore "tête/col rongé(e)", devrions-nous également la faire ?

En se basant ainsi sur l'étude de la sémantique, on pourrait conclure que la Bête - ou d'autres animaux sauvages - ont séparé la tête de leurs victimes à 8 reprises au moins, en rongeant le cou ou en traînant le cadavre, mais on peut néanmoins porter à 8 fois au moins la probabilité d'une intervention humaine (règlement de comptes, viol puis meurtre). Bien sûr, cela ne veut pas dire que les meurtres officiels soient tous dus à une action humaine, mais l'analyse sémantique du langage dans les écrits originaux sur la BdG est un élément qui peut améliorer notre compréhension de l'affaire en général, et du "mystère" des décapitations en particulier, zone d'ombre parmi les nombreuses zones d'ombres.

Ci-dessous, le tableau de ces seize victimes (positionnez votre curseur sur le nom du village pour faire aparaître le nom de la paroisse - Ne marche pas sous Internet Explorer) :

Date Lieu Victime Age Témoin Détails Source
15-10-1764 Contrendès Un garçon 10 non [...]tête coupée et poumons mangés[...] Journal
22-10-1764 Grazières Margueritte Malige 19 non [...]le tronc de son corps séparé de la tête qui n'a pas été retrouvée[...] Rapport, Lettre
25-1-1764 Buffeyrettes Catherine Vally 60 non [...]lui ronge le cou jusqu'aux épaules et emporte la tête[...] Acte, Lettre
15-12-1764 Bois de Balsie Catherine Chastang 45 non [...]tête arrachée retrouvée à 100 pas du corps[...] Acte, Lettre
20-12-1764 Le Puech Une fille 12 non [...]lui ronge le cou jusqu'aux épaules et emporte la tête[...] Lettres, rélation
22-01-1765 La Bisade Jeanne Tannavelle 35 Non [...]la Bête lui coupe la tête et l'emporte à 200 pas de son corps[...] Acte, Lettre
09-02-1765 Valat-Chirac Marie-Jeanne Rousset 12 Non [...]lui dévore la poitrine et la décapite. Un paysan voit la Bête emporter la tête dans un bois[...] Lettres, rélation
28-02-1765 Chabriès Une fille 5-8 Non [...]on retrouve juste les jambes et la tête[...] Lettres, rélation
08-03-1765 Le Fayet André Boussugue 9 Non [...]coupe la tête de sa victime, dévore un bras et la poitrine[...] Lettres, rélation
09-03-1765 Le Ligonès Agnès Gastal 25 Non [...]la décapite et emporte la tête[...] Lettres
07-04-1765 La Clauze Gabriele Pélicier 17 Non [...]...dévorée, on trouve le reste du corps dans un bourbier[...] Acte, Lettres
19-05-1765 Servillanges Femme Barlier 45 Non [...]tête tranchée et emportée si loin qu'elle n'est pas retrouvée, une épaule disparue, le bras et le haut de la poitrine rongés[...] Lettres
24-05-1765 le Mazel-la-Fage Marie Valès 13 Oui, le frère [...]le col et une partie des cuisses dévorées[...] Lettres
21-06-1765 Sauzet Un garçon 12 Non [...]...coupé et emporté la tête[...] Lettres
21-06-1765 Pépinet Une femme 50 Non [...]...coupé la tête et emporté un bras[...] Lettres
21-12-1765 Marcilhac Agnès Mourgue 12 Non [...]lui coupa la tête, qu'elle emporta à 6 pas de son corps, le traîna pour en manger le col, les épaules, la poitrine, le mollet d'une jambe[...] Rélation

Scalpel horizontal

Petit aparté avant d'aller plus avant, car certains d'entre vous ont du entendre l'argument selon lequel "les animaux sauvages ne coupent pas la tête de leur proie." C'est exact. Ce n'est pas ce qu'ils font. Ils attrapent la proie entre leurs mâchoires au niveau du cou (point le plus vulnérable car stratégique pour le système nerveux et respiratoire). En sectionnant seulement la jugulaire, l'animal est sûr que sa proie va décéder dans les minutes qui suivent. Si cette proie se débat, ce qui est plus que logique dans un pareil cas - sauf si la nuque est brisée net -, l'animal va secouer sa proie pour l'assommer et serrer d'avantage. Le cou est, chez tous les animaux de la planète, une des parties les plus fragiles étant donné qu'il s'agit d'un empilement de vertèbres tenues par des muscles et des tendons. Une fois les muscles tranchés par les dents du prédateur, il n'en faudra pas beaucoup lors du déplacement du corps par exemple, pour que les dernières fibres musculaires cèdent et que la tête ne se détache du reste du corps. Je n'invente rien, n'importe quel vétérinaire ou médecin vous dira la même chose. Bien sûr, j'ai entendu dire comme tout le monde, dans des reportages pro-théorie du sadique, que "les scientifiques sont tous unanimes, un loup (ou un chien puisqu'il découle du premier) est incapable de couper la tête d'un homme", hé bien SI, il peut !


tache de sang

Fermons cette parenthèse et attachons-nous à comprendre le tableau. J'ai mis exprès les détails de la mort lorsqu'on les avait, mais les documents dont ils sont issus sont aussi divers que variés. Les actes de décès ne mentionnant souvent rien sur la mort de la victime à part l'éternel "dévoré par la bête féroce" et toutes ses déclinaisons imaginables, nous n'avons d'autre choix que de nous reporter aux courriers des officiels de l'époque, à savoir Lafont, Duhamel, D'Enneval, Antoine, les nobles de la région etc... Et ce ne sont pas les lettres qui manquent ! Mais le problème est que le terme change suivant la version. Si c'est le récit écrit directement par un curé qui recçoit la victime, il peut y avoir du "merveilleux diabloique" et l'abbé de se complaire à décrire un événement qu'il n'a pas vu de manière à susciter la compassion des nobles et, éventuellement faire avoir une compensation pécunière à leur malheur. Cela marchera quelques fois. Jeanne Jouve aura deux-cent livres de gratification pour son combat grâce à cela. Si le récit est écrit par un chasseur officiel, il va probablement tenter de rationaliser le fait. Les "têtes emportées" n'ont jamais éveillé un soupçon chez les chasseurs, de quelque horizon qu'ils furent venus.

Par contre, il est facile de remarquer que souvent, la Bête abandonne la tête après en avoir dévoré les parties charnues (joues, oreilles, gras du menton, etc...), donc exit la théorie du sadique qui aurait gardé les têtes de ses victimes.
Mais savoir quelle utilisation on faisait de la sémantique à l'époque de la Bête, cela nous permettrait de mettre un terme à tant de ragots. La seule personne en France qui semble qualifiée pour répondre à cette question est Jean-Marc Moriceau. Je l'ai donc contacté plusieurs fois par mail ; tenté de le joindre un nombre de fois incalculable au téléphone, j'ai fait chou blanc à chaque fois.

Toutefois, j'ai eu la chance de rencontrer monsieur Moriceau lors du premier Festival de la Bête du Gévaudan, qui s'est tenu à Langogne en septembre 2012. J'ai eu l'occasion de parler de ce point précis des décapitations avec lui, en pointant sur le fait qu'il pouvait y avoir le doute pour certaines morts et il m'a dit qu'il n'y avait aucun mystère, qu'il suffisait de regarder ce que disaient les documents d'époque et lire simplement les mots utilisés. Pour lui, aucun document ne parle d'autre chose que de traces et blessures faites par des animaux.

Concluons ainsi :
Parmi ces seize cas de décapitations, si l'on se base sur l'étude de la sémantique, on pourrait accréditer une action humaine dans 8 cas, les huit autres étant attribuables à un animal. Cela ne relance en rien la théorie fumeuse du sadique, cela ne fait que confirmer ce que je soupçonnais déjà : de nombreux faits indépendants se sont greffés à l'histoire d'un animal, faisant ainsi croître la peur et le mythe de "la Bête". Pour ce qui est du reste des attaques, on a des témoins dans presque 62% des cas, on ne peut alors pas douter de la nature animale de l'agresseur.
Mais je peux me tromper...


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