Présentation de la Bête d'Australie

Je dédie ce modeste travail à mon père.


Dépliant de l'hôtel australien de Tantanoola

Si, par hasard, circulant en Australie sur la route côtière qui relie Adélaïde (Province d’Australie méridionale) à Melbourne (Province de Victoria), vous apercevez au passage « L’hôtel du Tigre » à Tantanoola, n’hésitez pas à vous arrêter : vous ne regretterez pas votre halte qui vous permettra de prendre connaissance d’un fait divers aussi curieux qu’étrange… Le « Tigre » en question se voit de loin, gigantesque sur le faîte du bâtiment datant du XIXème siècle. Une fois entré, vous vous rendrez compte que le prétendu « Tigre » est en fait, zoologiquement et historiquement, un loup, la dépouille de l’animal en question, dûment préparée par un taxidermiste, trônant dans le hall.

Que faisait sur ce continent australien où, à la connaissance tant des autochtones que des paléontologues, jamais l’espèce lupine n’avait posé le bout des pattes, ce spécimen unique baptisé « Tigre » pour faire plus sensationnel ? On pourra établir ici un parallèle avec la Bête du Gévaudan à plusieurs reprises qualifiée à l’époque (XVIIIème siècle) de « Hyène » ou de « Tigre ». Cette confusion fut habilement perpétuée depuis un siècle par les avisés et successifs propriétaires de l’Hôtel de Tantanoola.

C’est ce que nous apprend l’ouvrage de Neville Bonney The Tantanoola Tiger (ni traduit ni importé en France), consacré à l’animal mystérieux qui sema la terreur dans les troupeaux de moutons des environs de Port-Gambier (South-Australia) de la fin de 1893 au milieu de 1895. Donc, fin 1893, dans les environs de Tantanoola, parut une étrange créature, aussitôt baptisée « Tiger » sans doute pour mieux attirer la curiosité des gentlemen et faire frissonner les ladies, avides de sensations fortes, le « Tigre » en question marquant son passage par de nombreux cadavres de moutons, notre animal n’y allant pas de « patte morte ».

En octobre 1894, le « Tigre » s’attaqua à un traqueur de lapins qui, selon lui, fut sauvé in extremis par l’arrivée d’un camion de ramassage du lait pour une coopérative de fabrique de fromages. L’animal mystérieux « inconnu dans nos climats » (comme l’écrivait en 1764 l’Evêque de Mende, Monseigneur de Choiseul-Beaupré) fit alors la première page des journaux australiens (L’Hamilton Spectator, Le Ballarat Courier, Le Melbourne Angus et le Mount Gambier Border Watch). De même, au Railway Hotel, des hommes rendaient régulièrement visite à Joseph Lane pour entendre les dernières histoires relatant les « exploits » de Messire Tigre. La célébrité de celui-ci lui valut même l’honneur, par le Jockey Club de Tantanoola, d’une course annuelle portant le nom de « Handicap du Tigre »…

Les derniers mois de 1894 et les premiers de 1895 virent se multiplier les apparitions de notre « célébrité » locale, du moins si l’on en croit les nombreux témoignages, souvent invérifiables de citoyens affirmant l’avoir vu … et en avoir eu peur, un peu mais pas trop tout de même ! Un mardi 24 août 1895 deux hommes, Tom Donovan et Walter Taylor, voyageant en cheval et calèche depuis le débarquement du premier, près de la ville de Nelson, dans la province de Victoria, arrivèrent dans la soirée à l’auberge de Mount Salt. Après discussion avec le tenancier, R.G. Watson, Donovan et Taylor obtinrent la permission de chasser le « Tigre ».

Les deux hommes empruntèrent des chemins différents à sa recherche et se déplacèrent pendant deux ou trois miles (1 mile = 1609 m) à l’ouest de Mount Salt avant de le rencontrer. A ce moment-là, les deux hommes remarquèrent à environ 300 yards (1 yard = 0,91 m) un animal s’en prenant à des moutons. Nos chasseurs rampèrent jusqu’à se trouver à une distance inférieure de 100 yards de la scène. Tom Donovan épaula sa Winchester modèle 1873 (celle à laquelle le cinéaste Anthony Mann consacra en 1950 un western éponyme Winchester 73), et visa avec soin. L’animal fut touché mais put se retourner et s’en aller en courant. Cependant sa fuite fut brève et un peu plus loin il s’affaissa : le « Tigre de Tantanoola » ne pousserait plus jamais un hurlement ni ne s’en prendrait au moindre mouton.

Dûment traitée par un taxidermiste, la dépouille du « Tigre » – d’abord conservée comme trophée « at home » par un Tom Donovan qu’on imagine tout fier de montrer à ses hôtes le résultat de son exploit cynégétique – fut cédée en 1947 à l’Hôtel de Tantanoola, fondé en 1879, rebaptisé « du Tigre » dès 1905. Cela explique et le « Tigre » du fronton et l’animal de l’intérieur, placé dans une vitrine au-dessus de la Winchester de Tom Donovan qui l’expédia « ad patres ».

Mais qu’était donc au juste cet animal mystérieux ? Question que l’on se pose dans quasiment chaque affaire de bête dévorante. Si l’on en juge par sa dépouille et au vu de sa dentition encore intacte (42 dents, 20 à la mâchoire supérieure, 22 à la mâchoire inférieure), incontestablement un canidé. Le taxidermiste de l’animal, James Marks, pencha au départ pour un loup européen. Pour les spécialistes locaux, il s’agirait d’un « Loup d’Assyrie ». L’aspect physique de l’animal correspond assez bien à la description de la variété : Loup des steppes, Canis Lupus Campestris en latin, dont la présence est encore attestée de nos jours dans le Moyen-Orient, et décrit ainsi dans les ouvrages zoologiques : « Taille médiocre ; poil ras ; robe de couleur ocre tirant sur le gris terne. » La piste conduisant à un hybride loup/chienne (ou louve/chien), évoquée à plusieurs reprises dans l’affaire de la Bête du Gévaudan (1764-1767), doit être écartée vu les caractéristiques bien lupines de notre spécimen.

Toujours selon les spécialistes australiens, ce loup aurait été le rescapé du naufrage d’un navire brisé sur la côte. Mais l’enquête sur les trois bateaux abîmés dans les environs (le Glenrosa en janvier 1890, le Lotus en juin 1892, le Tenterden en décembre 1893) ne révéla la présence « officielle » à bord d’aucun animal de l’espèce. On n’imagine pas un loup adulte passager clandestin, ce qui aurait nécessité de nombreuses complicités peu vraisemblables à bord, et pas moins l’introduction anonyme d’un tel animal – par ailleurs un mâle sans femelle donc sans avenir – dans un pays déjà infesté de chiens sauvages (dingos). Son arrivée à la nage d’une autre île, où il n’est aucunement recensé, est tout aussi improbable.

On peut peut-être envisager l’introduction clandestine, par un voyageur revenant du Moyen-Orient, d’une adorable petite boule de poils passant inaperçue (ou confondue avec un chiot ?) lors de l’embarquement de son propriétaire sur un bateau en direction de l’Australie. L’adorable petit loup se révélant par la suite, sur le continent, un animal encombrant que le propriétaire se serait empressé de relâcher dans la nature pour s’en débarrasser (ainsi que cela se voit encore en France à notre époque). Mais bien sûr cela ne reste que pure supposition… Alors… comme le Gévaudan sous Louis XV, l’Australie de la reine Victoria eut sa « Bête » encore plus mystérieuse puisque aucune explication rationnelle certaine ne peut lui être encore apportée, contrairement à notre animal historique français du XVIIIème siècle dont l’identité fut clairement établie par les démonstrations d’Historiens érudits.* Force est également de constater, malgré quelques similitudes à plus d’un siècle et à quelques milliers de kilomètres de distance, que la Bête australienne contrairement à son homologue gévaudanaise n’a attaqué que des animaux (surtout des moutons) alors que la Bête du Gévaudan a attaqué des personnes (une centaine de victimes répertoriées).

Octobre 2008
Christian « Itak » Paul,
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* On pourra se référer là utilement aux ouvrages récents suivants concluant à la culpabilité du loup (ou éventuellement d’un hybride loup/chien) :
G CROUZET Quand sonnait le glas au pays de la Bête, 1987 (CRDP de Clermont-Ferrand)
Requiem en Gévaudan, 1992 (CRDP de Clermont-Ferrand)
La Grande peur du Gévaudan, 2001 (à compte d’auteur)

F BUFFIERE La Bête du Gévaudan, 1987 (à compte d’auteur)
S COLIN Autour de la Bête du Gévaudan, 1990 (à compte d’auteur)
B SOULIER Sur les traces de la Bête, 2002 (à compte d’auteur)
J-M MORICEAU Le grand méchant loup, 2006 (Fayard)
J-M MORICEAU La Bête du Gévaudan, 2008 (Larousse)

Tigre de Tantanoola

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