Apparence de la Bête du Gévaudan

Une des inconnues majeures dans l'équation que représente l'affaire de la Bête du Gévaudan, c'est l'apparence de la Bête elle-même. Tous les bestieux courrent après une chimère aux détails emblématiques tels que la raie noire sur le dos, la tache blanche sur la poitrine ou le pelage rayé. Mais ces détails ne sont intéressants que dans la mesure où ils nous informent sur la manière qu'avaient les gens d'époque de se représenter le réel.

En effet, je me suis rendu compte que chaque époque, chaque génération a sa propre interprétation du réel et du monde qui l'entoure. C'est une évolution qui se retrouve, à une autre échelle, dans l'évolution de l'être humain : d'abord l'enfant fait des gribouillis en apprivoisant les outils et les textures, puis le geste se fait plus sûr, plus précis et en arrive, pour les meilleurs, à une reproduction de la réalité d'une qualité photographique. C'est sûrement grâce à l'utilisation de la photo (papier ou numérique) et de son intégration par une large tranche de la population que notre cerveau peut, de nos jours, produire des dessins aussi réalistes. J'en veux pour preuve ce dessin d'un gorille, pour moi bluffant de réalisme (dessinatrice : France Belleville).

Gorille

Mais au dix-huitième siècle, le monde "extérieur" n'avait pas le même impact et les façons de le représenter variaient selon le degré d'instruction personnel du dessinateur. On peut ainsi remarquer que Buffon, père de l'étude de la faune et la flore s'il en est, avait une représentation un peu naïve des animaux. Pas fausse, juste un peu "rustique". Ci-dessous à gauche la hyène rayée selon Buffon himself, à droite, une vraie hyène rayée.

Hyène de Buffon Hyène rayée

J'ai souvent essayé d'imaginer la Bête, de la mettre en chair, mais il y a tant de possibilités d'interprétation !! La première que j'ai faite était humoristique et m'a servi de logo quelques années, mais depuis trois ou quatre ans, j'essaie de donner à mes dessins une touche réelle (qui me manque désespérément à chaque fois !). Travaillant toujours à partir d'animaux existant, les résultats se sont souvent soldés par une destruction en bonne et due forme.

Pour mon dernier chef d'oeuvre (digne de "Oui-Oui apprend à peindre") je suis parti du squelette forgé numériquement par le sieur Lionel, sur lequel j'ai tenté maladroitement de placer une masse musculaire. Je me suis inspiré de planches anatomiques du chien pour cette approche, en essayant de tenir compte du poids (53,4 Kg), mais j'avoue que je ne me rends pas bien compte de ce que l'un implique par rapport à l'autre.

Squelette Muscles

À cela, il m'a fallu ajouter le pelage. Je me suis donc pour l'occasion replongé dans deux de mes livres de chevet : Pourcher et Fabre, et les habituels rapports de maître Marin et de la lettre d'Auvergne. À tous les détails que je connaissais par coeur, se sont ajoutés ceux non moins importants relatifs à la longueur du poil. Le tableau ci-dessous montre la complémentarité des deux rapports et confirme encore une fois le fait que plusieurs points de vue différents sont toujours bien mieux pour se faire une vraie idée de quelque chose.

Partie du corps Rapport Marin Lettre d'Auvergne
Col "...épais et recouvert d'un poil très épais d'un gris roussâtre traversé de quelques bandes noires..." "...garni d'un poil rude, extrêmement long et touffu..."
Jambes "...couleur chevreuil..." "...poil ras et lisse, couleur du chevreuil..."
Tête non mentionné "...poil ras et lisse, couleur du chevreuil..."
Poitrail "...tache blanche en forme de coeur..." "...tache blanche en forme parfaite d'un coeur..."
Corps non mentionné "...poil fort épais et long..."

Fort de ces nouveaux détails, j'ai donc mis sur les muscles une robe qui soit la fusion des deux descriptions. Notez cependant que je suis loin d'être un naturaliste et que cette version à le défaut d'être théorique avant d'être réaliste. En effet, il ne répond qu'à une mise en image des mesures des rapports pour donner une idée de base. Force est de constater le côté peu naturel, et la mise en couleur n'arrange pas la chose...

Essai de la Bête

J'ai présenté ce résultat à tout un tas de bestieux dont j'imagine sans mal le sourire à la vue de ce tableau de maître, et chacun m'a dit que ça pouvait être une interprétation. Mais le résultat ne me satisfaisait pas. Pas assez naturel.

La Bête par Emile Mas

Puis en feuilletant pour la énième fois le livre des sieurs Mazel et Garcin, je suis (re)tombé sur un dessin d'Emile Mas. Fait à l'encre de chine en 1960, il représente un animal qui, musculairement parlant correspond tout à fait à ce qu'il me faut, la pose "naturellement correcte" en plus. Il m'a fallu néanmoins adapter ce dessin à ce que j'avais en tête. Raccourcir un peu le museau et les oreilles, changer le corps sur lequel s'appuie la Bête en simple rocher, effacer l'arrière plan et mettre des poils, des tonnes et des tonnes de poils...

J'ai imprimé plusieurs exemplaires de cet animal étrange pour faire des essais car je voulais un trait qui s'harmonise avec le dessin d'origine. Quelques feuilles froissées plus loin, j'ai eu la sensation que je cherchais depuis si longtemps : celle d'avoir enfin devant les yeux une représentation qui colle avec tout ce que j'en avais lu et surtout, qui puisse justifier les détails monstrueux décrits par certains témoins (gueule de lion, pattes d'ours, arrière de loup, etc...)

Essai de la Bête

Et donc, c'est quoi ?
Aucune idée, franchement. Je l'ai nommé ironiquement "Canis-Ovnis". Un canidé, si l'on se base sur les rapports d'autopsie. Mais ni Marin ni l'embaumeur de la lettre d'Auvergne n'était semble-t-il naturaliste. Franz, qui sait que je ne suis pas partisan de la "hyène du Gévaudan", en réponse au mail dans lequel je lui ai présenté ce dernier croquis, m'a simplement dit : "[...] tu es sur la bonne voie. Maintenant fais une recherche d'image sur Google en tapant "hyène rayée" ou "hyaena hyaena" et dit moi ce que tu en penses".

Alors c'est vrai que représentée comme ça, on peut comprendre aisément pourquoi certains l'ont appelée "hyène" (encore que l'utilisation du mot à l'époque reste sujette à controverse). Il est également vrai que les gens qui ont observé l'animal (au chateau de Besque) avant l'arrivée des officiels ont eu tout leur temps pour l'ouvrir maladroitement enlevant ainsi "toutes les parties les plus curieuses de l'animal".

Auraient-ils enlevé quelque détail du visage ou d'ailleurs qui ait faussé les pistes dès le départ ? Nous ne saurons jamais, malheureusement. On ne peut que se contenter d'imaginer plusieurs possibilités et se dire une fois de plus que c'était "quelque chose comme ça".
Pour finir cependant, je vais reprendre une réfelxion de Sophie, en réponse à ce dernier dessin : "Un hybride de chien et de loup, il n'y a pas 36 solutions : ça ressemble ou plus à un loup, ou plus à un chien, mais ça ne peut pas avoir l'aspect d'un troisième animal ! Ni un loup, ni un chien, ni un croisé chien/loup, c'est mon opinion. Alors quoi ?...
C'est vrai, ça, alors quoi ?
...
Mais ce n'est que mon avis personnel propre à moi-même !

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