
Un des meilleurs arguments des théoriciens du loup, ou du moins, de l'animal, est le peu de précisions des armes d'époque, et
le manque d'expérience des chasseurs. Je me suis toujours contenté de cette réponse car elle me paraissait plausible pour
expliquer l'invincibilité de la Bête. Mais comme je vérifie toujours auprès de plusieurs personnes, j'ai voulu avoir l'avis d'un
spécialiste des armes anciennes.
Je ne vous cache pas que ça ne court pas les rues.
Pourtant c'est encore un curieux concours de circonstances qui m'a fait rencontrer Tierry Amet. Il est instructeur de tir à la arde du Prince de Monaco, chasseur au fusil mais aussi à l'arc...et ferru d'armes anciennes ! Rien que ça... En tant que bon chercheur, je n'ai pu m'empêcher de placer un mot sur ma passion, à quoi il a répondu qu'il en discuterait volontiers et que je n'hésite pas si j'avais besoin d'information.
J'ai réfléchi aux questions à poser, à ce qu'il serait bon de savoir et je lui ai écrit. Quelques temps après, une réponse et rendez-vous est pris pour en discuter par téléphone. Je fais donc mon compte rendu.
En parrallèle, Bernard Soulier a lui aussi rencontré un amateur d'armes anciennes cet été 2008 à Auvers. Il a eu la chance de pouvoir faire des essais sur place, avec armes d'époque. J'ai donc décidé de résumer mon expérience et la sienne sur cette page. Pour ce qui est du spécialiste que Bernard a rencontré, la totalité de son expérience a trouvé une place de choix dans la Gazette de la Bête.
Voici donc le compte rendu de ma conversation avec monsieur Amet, augmenté de ce que Bernard a pu apprendre son côté :
Utilisation d'une arme à feu
Balles et dégâts
Les chasseurs
Les armes blanches
Ma conclusionles armes à feu du 18ème siècle étaient chargées de poudre noire et d'une balle sphérique en plomb. La longueur des canons de l'époque, 80 centimètres au minimum, s'explique par la nécessité qu'a la poudre noire de devoir brûler sur une grande longueur. Un canon court impliquant trop de ratés. L'intérieur du canon quant à lui, était lisse dans la plupart des cas, bien que certains nobles aient pu avoir des armes à canon rayé, prémisces des canons actuels. Le canon lisse faisait également perdre de la précsion à une balle tirée de plus de quarante mètres.
Entre la poudre (environ 4g) et le plomb, on glissait un calepin, sorte de pièce de cuir ou de liège, qui permettait de contenir les gaz de mise à feu de la poudre (et ainsi donner sa puissance à la balle) mais aussi à maintenir la balle qui, sous-calibrée dans la majorité des cas, ne bouchait pas le canon et risquait de faire un flop.
Ensuite la mise à feu se faisait par déclenchement à silex : fixé au bout du chien, il tombait sur le bassinet et produisait une étincelle qui enflammait le pulvérin. Cette poudre très fine enflammait la poudre noire (plus épaisse) à l'intérieur du canon par le biais d'un trou entre les deux parties. Le temps de réaction était peu différent d'aujourd'hui ; quant à la puissance, pour exemple : un révolver chargé avec deux grammes de poudre noire et un plomb sphérique avait en sortie de canon la puissance d'un 357 Magnum...Mais il faut ajouter à ce point le fait que la balle perdait en puissance beaucoup plus rapidement que les balles modernes.
De plus, le calepin utilisé la plupart du temps était fait de tissu, moins compact, qui ne bloquait pas la balle dans le canon, lui conférant une trajectoire et une puissance aléatoires. Les coups portés à un animal bougeant très rapidement ont peut-être touché leur cible, mais n'ont pas pu faire de gros dégâts.
Retour en haut de la pageLes projectiles utilisés le plus couramment étient des balles de plomb sphériques, sous-calibrées, d'environ 30 grammes. Elles avaient un diamètre de 15 à 16 milimètres, soit un peu moins que le diamètre du canon (17 à 18 mm). Elles n'étaient pas trempées (alliage plomb, étain et antimoine) et fondaient sous le coup de feu, se compactant en forme de galette très rapidement freinée par l'air, perdant de la vitesse après quelques mètres.
Lorsqu'elles touchaient leur cible à distance raisonnable, les balles "éclataient" : le point d'impact était de la taille de la balle, mais selon l'angle de tir, le plomb éclatait au premier obstacle. De plus, à l’époque, les armes à feu ne disposaient bien souvent pas de guidon ou de mire, ce qui en rendait la visée fort délicate.
Deuxième point important : les balles étant chères et relativement rares, on utilisait plus facilement de la grenaille ou des balles mariées qui, bien que faisant moins de dégâts, couvrait une surface d'environ un mètre cinquante de diamètre. Moins de chance de blesser, mais plus de chances de toucher. C'est peut-être pour cela qu'on retrouve "trois grains de plomb" dans le jaret de la Bête de Chastel. Mais preuve est ben que les tirs étaient rarement fatals.
Autre exemple, réalisé par monsieur Amet lui-même : un tir à 30 mètres avec un fusil chargé de quatre grammes de poudre noire et une balle en plomb ogivale. La balle traverse un seau rempli de sable sans même ralentir. Le même tir avec un plomb de forme sphérique : la balle reste coincée dans le sable. Un coup comme décrit ci-dessus, avec une balle ogivale peut tuer un sanglier. Mais les balles d'époque étaient rondes et fondues avec un plomb de bien moins bonne qualité que celles qu'avaient les "tireurs officiels".
Retour en haut de la pageÊtre chasseur au dix-huitième siècle n'était pas la plaisance que c'est aujourd'hui. D'une part parce que ce n'était par plaisir mais par nécessité, d'autre part à cause du prix des balles. Alors souvent les chasseurs fondaient eux-mêmes les balles, remplaçant souvent un seul gros plomb par plusieurs petits (principe de la chevrotine).
Mais toujours à cause de la rareté des balles, les tirs d'entrainement étaient quasi inexistants. Les paysans du Gévaudan pas plus qu'ailleurs n'avaient l'habitude des armes, surtout depuis leur interdiction de la province quelques decennies plus tôt. Rien de moins suprenant que ces hommes, souvent terrorisés par le monstre à qui ils donnaient la chasse, aient cru toucher sans que ce soit le cas. Leur peur rendait alors l'événement plus surréaliste que jamais et prolongeait un peu plus le mythe de l'animal extraordinaire...
Retour en haut de la pageLe potentiel de pénétration des lames à l'époque de la Bête, quant à lui, n'est pas une question de matériau mais un problème de physique : le point d'impact est très petit (un millimètre tout au plus) et la forme même de la lame (couteau, baïonnette, lance, flèche, etc...) facilite la pénétration. Les lames utilisées en Gévaudan à cette époque-là ne dérogent pas à la règle.
Mais force est de constater qu'il est très dur pour un enfant, un pré-adolescent ou une jeune femme de toucher un canidé excité avec le bout d'une baïonnette (lame emmanchée au bout d'un bâton, d'un manche de pelle, etc...). La peur aidant, et ce malgré quelques actes héroïques que l'on connaît, il devenait plus plausible de toucher la cible sans gravité.
Pour terminer ce petit paragraphe sur les armes blanches, je ne peux que vous conseiller vivement de lire l'article de la Gazette N°9 qui parle de la lame de Marie-Jeanne Valet. Une merveille de précisions et un petit bijou de resources et de système D made in Gévaudan !
Retour en haut de la pageJe retiendrai pour cette section plusieurs choses : les armes à feu utillisées pour donner la chasse à la Bête avaient plusieurs
défauts qui, cumulés les uns aux autres, ont contribué à rendre l'animal invincile, à savoir :
- le canon lisse faisait perdre de la puissance à la balle sur un coup porté à plus de quarante mètres.
- le calepin utilisé la plupart du temps par les paysans était du tissu, qui callait moins bien les balles et faisait perdre
de la puissance au tir.
- la balle unique en plomb trempé était souvent remplacée par plusieurs balles plus petites en plomb pur, qui fondaient souvent
à la mise à feu et formait une galette perdant rapidement en vitesse et en puissance d'impact.
- la poudre noire utilisée dans les armes était énormément sujette à la météo. Nombre de rapports de battues font état de pluie,
de brouillard ou de neige, qui sont autant d'élément rendant la poudre inutilisable, ou foireuse.
Sur quatre points essentiels à la réalisation d'un bon tir, nous avons quatre possiblité de ratage. Un taux de réussite d'environ 10% pour tirer sur un animal dont le nom seul provoquait des frissons dans le dos des plus braves...
Ajoutez à cela plusieurs autre détails inhérent à l'affaire :
- la peur souvent panique qui saisissait les paysans et nombre de chasseurs lors des battues
- la mauvaise coordination des hommes durant les battues (cf. la révolte des nobles du Malzieu)
- le terrain escarpé du Gévaudan que les chasseurs avaient du mal à appréhender
Avec des circonstances telles que celles décrites ci-dessus, on ne peut en tirer que les conclusions suivantes :
- les chasseurs qui ont dit avoir touché la Bête ont cru la toucher sans que ce soit le cas, ou bien moins gravement que ce que
l'on a pu supposer.
- la Bête n'était décidément pas un loup (puisque l'on a tué que des loups en Gévaudan avant le 19 juin 1767...).
- il n'y a probablement eu que Jean Chastel qui ait eu des balles appropriées pour tuer un animal du gabarit de la Bête.
Je suis, pour ma part, satisfait de ces explications, mais suis toujours à la recherche de nouvelles infos alors n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires !
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