La lettre d'Auvergne

« Lettre Écrite d'Auvergne à M. le comte de ***, au sujet de la destruction de la vraie Bête féroce, de sa femelle et de ses 5 petits, qui ravageaient le Gévaudan et ses environs. Le monstre du Gévaudan n'est plus. M. le marquis d'Apcher en a délivré nos campagnes; ce jeune seigneur mérite la reconnaissance de tous ceux qui aiment le bien public. Cet objet seul était le motif des fatigues qu'il essuyait depuis longtemps; voilà enfin ses travaux récompensés selon son coeur.

Je n'entrerai point dans le détail des ravages que cet animal a faits; toute la France en est instruite.
Trois cent personnes dévorées, et notamment plusieurs depuis quelques mois, prouvent assez que les grandes chasses précédentes ont fait plus de bruit qu'elles n'ont eu de succès.
Le 18 du mois dernier, M. le marquis d'Apcher partit de son château de Besque, à onze heures du soir, avec douze chasseurs. Après avoir battu infructueusement plusieurs bois de la Margeride, il entra dans celui de M. le marquis de Pons, nommé la Tournelles, au-dessus du village d'Auvers, paroisse de Nozeyrolles, diocèse de St.-Flour.

Le 19, à dix heures du matin, il eut connaissance de la Bête. Il posta ses tireurs à dix heures et un quart. M. d'Apcher, avec deux de ses hommes, l'aperçut, suivie d'un animal plus petit qu'elle, tacheté de blanc sur le col et sous le ventre. On soupçonne que c'est sa femelle. On lâcha les chiens qui se rebutèrent; un seul, plus hardi que les autres, poursuivit le gros animal, qui se retourna pour le dévorer. Dans cet instant, le nommé Jean Chastel, du village de La Besseyre, lui tira un coup de fusil, chargé d'une balle et de cinq chevrotines. La balle lui traversa la nuque, et fracassa les quatre premières vertèbres; une chevrotine lui cassa la jambe gauche du devant ; il poussa un grand hurlement, et tomba raide mort. Il ne fut pas possible de courir après l'autre Bête qui se sauva dans le fort du bois. M. le marquis d'Apcher remit la chasse à un autre jour pour la poursuivre, et descendit à Auvers.

Sur le bruit qui se répandit dans le village que l'animal était tué et qu'on l'apportait, un paysan assura M. d'Apcher qu'il s'était battu contre lui l'année dernière, et qu'il était assuré de l'avoir blessé d'un coup de baïonnette au-dessus de l'oeil gauche.
M. de La Védrines, gentilhomme des environs, dit qu'il le tira, il y a 2 ans, et qu'il l'avait blessé à la cuisse gauche avec une balle. Presque tous les paysans du même lieu assurent qu'ils l'avaient vu plusieurs fois de fort près, et qu'ils le reconnaîtraient.
L'animal arriva: on lui examina la tête et la cuisse; on trouva les cicatrices des deux blessures; et tous généralement reconnurent la Male-Bête.

Elle fut portée le soir au château de Besque. Il y eut le 20 une grande affluence de monde pour la voir.
Une troupe de suppôts de St.-Côme y accourut avec les autres. Ils étaient armés de couteaux qui leur servaient de scalpels ; ils procédèrent avec adresse à la défigurer; et ils employèrent tout leur art à détruire les viscères du bas-ventre et de la poitrine. M. de la M*** [Mothe] étant arrivé sur le soir à Besque, vit avec le plus grand regret que leur zèle était supérieur à leurs connaissances, et que les parties les plus curieuses de l'animal n'existaient plus.
Il fit son examen. Il observa que la tête était monstrueuse, d'une forme carrée, beaucoup plus large et plus longue que celle du loup ordinaire, le museau un peu obtus, les oreilles droites et larges à leur base, les yeux noirs et garnis d'une membrane saillante très singulière; c'était un prolongement des muscles inférieurs de l'oeil. Ces membranes servaient à lui recouvrir à volonté les deux orbites, en se relevant et se glissant par-dessous les paupières. L'ouverture de la gueule était fort grande; les dents incisives, semblables à celles d'un chien; les grosses dents serrées et inégales; le col très large et court, garni d'un poil rude, extrêmement long et touffu, avec une bande transversale noire descendant jusqu'aux épaules; le train de derrière assez ressemblant à celui d'un loup, excepté l'énorme grosseur; les jambes du devant plus courtes que celles du derrière, plus levrettées que celles d'un loup ordinaire et couvertes, ainsi que le devant de la tête, d'un poil fauve, ras et lisse, précisément de la couleur de celles d'un chevreuil; le poil du corps fort épais et long, d'une couleur grisâtre, tachetée de noir. L'animal avait sur la poitrine une grande tache blanche, ayant la forme parfaite d'un coeur. On ne la voyait presque plus, parce que les premiers opérateurs avaient divisé le sternum dans son milieu, par distraction, sans doute. Vous lirez le reste dans les proportions que M. de la M*** prit de tout son corps, et que je vous copie à la fin de cette lettre.

J'arrivai à Besque le 21 au matin à la suite de M. le comte de la T*** d'A*** [Tour d'Auvergne]. Tout était en si mauvais état qu'il n'était plus possible d'en tirer aucun parti. Nous avions très peu de drogues pour l'embaumer; nous prîmes la résolution de le décharner pour conserver son squelette. Nous procédâmes avec nos anatomistes à cette brillante opération sans instruments, et sans espoir de satisfaire la curiosité des naturalistes.
Ce que nous remarquâmes avec étonnement, c'est la tête. Après avoir levé les téguments communs, nous aperçûmes une crête osseuse qui commençait à l'occipital; elle avait environ quinze lignes de hauteur, et se terminait insensiblement sur le frontal, toujours en diminuant. L'angle du talus était sensible, lorsque la Bête était entière, à-peu-près comme le bois d'un jeune chevreuil, qui n'a pas encore percé. Nous enlevâmes une masse de chair musculeuse, pesant plus de six livres, qui recouvrait les pariétaux.
Ces muscles terminaient leurs attaches à la mâchoire inférieure et aux yeux. Lorsque toutes les parties charnues furent enlevées, cette tête, si monstrueuse dans l'état naturel, n'offrit plus qu'une boîte osseuse, un peu plus grosse que le poing, dont toute la forme ressemblait assez à la poupe d'un vaisseau. Elle contenait environ deux cuillerées de cervelle déjà corrompue.

J'oubliais de vous dire que nos confrères les docteurs nous apportèrent un plat contenant ce qu'ils avaient trouvé dans l'estomac de l'animal. C'était des entrailles d'animaux, des os de mouton, et la tête du fémur d'un enfant d'environ huit à neuf ans.
Pendant notre séjour à Besque, un très grand nombre de chasseurs et de particuliers nous ont assuré qu'ils reconnaissaient cette Bête, et que sûrement c'était la même qui causait tant de ravages.
Une fille du village de La Besseyre-St.-Mary, âgée de dix neuf ans, arriva le dimanche au château. La Bête était exposée sous la porte. Cette jeune malheureuse la reconnut. Sa frayeur fut si grande qu'elle se trouva mal; elle se jeta dans les bras de sa mère, en la suppliant de ne pas l'abandonner. Elle fit sa déposition et montra trois blessures au bras droit; une autre de six pouces de longueur depuis le sommet de la tête jusqu'à la nuque, que cet animal lui avait faites le Carême dernier. Ses blessures n'étaient point encore guéries.
Une autre fille du même village, âgée de vingt-huit ans, qui donna du secours à la précédente lorsqu'elle fut attaquée, assura aussi que c'était la même Bête. Il serait trop long de vous rapporter le témoignage de plus de trois cents personnes qui l'ont vue et reconnue, et dont plusieurs ont été attaquées par elle.

Ce que j'ai l'honneur de vous marquer, monsieur, justifie l'incertitude des paysans sur l'espèce de la Bête. Ceux qui l'avaient vue par derrière disaient que c'était un loup; ceux qui l'avaient vue par devant assuraient que c'était un animal inconnu.
Vous voyez que je tire avantage des bruits populaires. Cependant, il en est d'une espèce dont je ne veux faire aucun usage. Je veux parler de la prévention de quelques bonnes gens qui croyaient que c'était un sorcier, ou tout au moins quelque juge des environs. Les uns avaient l'esprit faible; les autres avaient peut-être perdu quelque procès. Quoi qu'il en soit, tous les juges de ce pays sont vivants, et la Bête est tuée.

Enfin, monsieur, la tranquillité règne dans le pays; tout rentre dans l'ordre accoutumé; la terreur a fait place à la joie. Les enfants que l'on renfermait ci-devant dans les maisons avec le plus grand soin, conduisent avec sécurité leurs bestiaux dans les pâturages; et les hommes d'un âge mûr leur ont abandonné ces fonctions, pour en reprendre de plus solides et de plus fructueuses.
La nouvelle de la destruction de cet animal vous sera peut-être parvenue avant ma lettre; mais deux raisons m'ont empêché de vous l'écrire plus tôt. Je voulais être bien assuré de la vérité des faits avant de vous en faire part, et tâcher d'avoir quelques nouvelles au sujet de la Bête qui suivait celui-ci lorsqu'il reçut le coup de la mort. J'appris hier que l'infatigable marquis d'Apcher l'avait poursuivie avec vigueur; que, dans sa dernière chasse, un tireur l'avait culbutée d'un coup de fusil, et qu'on l'avait suivie à la trace du sang environ un demi quart de lieue; qu'elle s'était jetée dans le fort du bois, et que la nuit qui survint ne permit pas de continuer la poursuite.

Voilà, monsieur, les anecdotes que j'ai pu recueillir pour satisfaire votre curiosité. Vous féliciterez, sans doute, M. le marquis d'Apcher sur sa victoire. Nos héros modernes s'amusent à tuer des hommes; Hercule et Thésée s'amusaient à tuer des monstres. Vous penserez, je le présume, ainsi que moi, que ces héros anciens valaient bien nos héros modernes. J'ai l'honneur d'être, etc.
De Langeac, ce 6 juillet 1767.


P.S. On vient de m'apprendre dans l'instant que la seconde chasse du marquis d'Apcher n'a pas été infructueuse, la femelle a été tuée ; on l'a portée à Mende avec cinq petits qui rôdaient autour du cadavre de leur mère.


PROPORTIONS DE L'ANIMAL, PRISES LE LENDEMAIN DE SA MORT.
- Longueur de la queue, 1 pied, 8 pouces.
- Diamètre de la queue, 3 pouces, 6 lignes.
- Largeur de l'arrière-train à la racine de la queue, 10 pouces, 6 lignes.
- Longueur depuis la racine de la queue jusqu'au sommet de la tête, 3 pieds.
- Largeur de la tête, 12 pouces.
- Depuis le sommet de la tête jusqu'au deux grands angles des yeux, 6 pouces.
- Des grands angles des yeux jusqu'au bout du nez, 5 pouces.
- Longueur des yeux, 1 pouce, 3 lignes.
- Largeur d'une oreille à l'autre, 7 pouces.
- Ouverture de la gueule à son milieu, 7 pouces.
- Longueur de la langue depuis sa racine, 14 pouces.
- Largeur diamétrale du col, 8 pouces, 6 lignes.
- Largeur des épaules, 11 pouces.
- Longueur des oreilles, 4 pouces, 6 lignes.
- Largeur du front au-dessous des oreilles, 6 pouces.
- Distance entre les deux grands angles des yeux, 2 pouces, 6 lignes.
- Longueur de l'humérus, 8 pouces, 4 lignes.
- Longueur de l'avant-bras, 8 pouces.
- Longueur de la dernière articulation jusqu'aux ongles, 7 pouces, 6 lignes.
- Longueur de la mâchoire, 6 pouces.
- Largeur du nez, 1 pouce, 6 lignes.
- Largeur des mâchelières inférieures, 1 pouce, 3 lignes.
- Longueur, 6 lignes.
- Longueur des supérieures, 1 pouce, 1 ligne.
- Longueur des incisives, 1 pouce, 3 lignes.
- Douze incisives supérieures et inférieures; quatre crochets de 2 pouces supérieurs et inférieurs; six molaires supérieurs et inférieurs; vingt-deux dents en tout.
- De la première articulation des jambes de derrière à la seconde, 7 pouces, 2 lignes.
- De la seconde à la première, 10 pouces, 6 lignes.
- De la seconde à la troisième, jusqu'aux ongles, 10 pouces.
- Largeur des pattes, 4 pouces, 6 lignes.
- De la châtaigne au bout de la patte, 6 pouces.
- Longueur de la verge, 7 pouces.
- Les testicules de la grosseur d'une olive.

Lu et approuvé, ce 25 juillet 1767. Marin.

Vu l'approbation, permis d'imprimer, ce 26 juillet 1767. De Sartine.

Registré la présente permission sur le registre des permissions de police de la communauté des imprimeurs- libraires de Paris, n°. 6676, conformément aux anciens règlements, confirmés par celui du 28 février 1723. A Paris, ce 28 juillet 1767. Ganeau, Syndic. De l'imprimerie de Lottin l'aîné, libraire et imprimeur de Mgr. le Dauphin, rue St.-Jacques, près de St.-Yves, au Coq; 1767. » (B.N., 4-LK2-1888).

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