Hisyoire Officielle

L'histoire est toujours la même : un jour de juin 1764 la Bête arrive, terrorise la région pendant trois ans et meurt un jour de juin 1767. Seuls les mots changent, selon les époques, selon les auteurs.

Tout commence le 30 juin 1764, Jeanne Boulet, jeune bergère de quatorze ans du hameau des Hubacs, près de Saint-Étienne de Lugdarès, est retrouvée morte. Trois morts de plus en août, quatre en septembre, la liste grossit de manière inquiétante. Etienne Lafont, syndic du diocèse de Mende et subdélégué de l'intendant du Languedoc, est mis au courant de ces morts étranges à la fin août, après la quatrième victime. C'est lui qui va tout gérer. Et comme si une mauvaise nouvelle n'arrivait jamais seule, la Bête a quitté l'est désolé du Gévaudan pour se rapprocher du centre de la province. Elle s'arrêtera quelques mois entre Saint-Chély et Saint-Alban.

Représentation de la Bête

En octobre déjà les signalements les plus fous courent à propos de la Bête mais la description de l'animal que donneront les témoins, du premier au dernier lors de ces trois ans de règne, sera la suivante : un corps massif, les oreilles courtes, un pelage fauve parcouru de bandes sombres, une bande noire sur le dos, la queue grosse et touffue, et une tache blanche en forme de cour sur la poitrine. Autre détail important : aucune victime ni témoin ne parlera jamais d'un loup.

Capitaine Duhamel

Le cinq novembre, le capitaine Duhamel arrive à Saint-Chély avec son domestique et 56 dragons des troupes légères, dont 17 à cheval. Le capitaine bat la campagne avec vigueur et détermination, mais les anciens ont encore en mémoire la révolte des camisards et ont, à tort, fait l'amalgame entre les dragons du roi et ceux de Clermont-Prince, commandés par Duhamel (pour plus de précisions, voir la page des chasseurs de la Bête). Les rapports entre militaires et paysans sont parfois houleux et litigieux et malgré tout son zèle, le capitaine n'obtient que son renvoi fin décembre 1764. Lafont, à force de persuasion auprès des autorités, arrivera à le faire revenir le 10 janvier 1765.
La Bête, elle, fera 56 victimes lors de cet hiver là.

Le 12 janvier 1765, un combat va émouvoir la province tout entière jusqu'à la cour et le roi en personne. Il s'agit de la résistance d'un groupe d'enfant qui parviendra à faire fuir la Bête. Leur combat héroïque ne manquera pas d'attendrir le roi Louis XV, qui leur fera verser une gratification de 300 livres.

Le 17 février, après 62 victimes officiellement recensées, les sieurs d'Enneval arrivent en renfort de Duhamel. Leur réputation de louvetiers n'est plus à faire et on pense en haut lieu qu'ils sauront gérer cette affaire en un rien de temps. Mais les normands s'attirent les foudres des nobles de la région, dont celle du comte de Morangiès, famille très respectée du Gévaudan. Cet ancien militaire n'hésitera pas à dénoncer l'impolitesse et l'hypocrisie des normands, et les lettres de remontrances font la queue chez Lafont qui ne sait plus où donner de la tête. Il est vrai que les d'Enneval organisent leurs battues à huis clos, mettant volontairement le capitaine Duhamel, ses hommes et les paysans sur la touche. Finalement pour détendre l'atmosphère et laisser le champ libre aux normands, on renvoie le capitaine le 7 mars. Mais les normands, seuls face à cette région hostile truffée de gorges, de forêts, de vallons, de rochers, de marrais, vont s'embourber jusqu'à ce que, à leur tour, ils soient secourus.

Mais l'affaire contient d'autres exemples de bravoure, comme celui de Jeanne Jouve : le 13 mars 1765,voyant la Bête saisir son fils de 6 ans, elle saute sur l'animal et lui fait lâcher prise. Mais il se jette alors sur sa fille de 10 ans. La mère arrive à la sauver et à mettre la Bête en déroute pour de bon. Si la fillette n'aura rien de plus que le traumatisme de l'attaque, son frère pour sa part meurt de ses blessures quelques jours plus tard. Le curé qui traduit le récit de l'attaque du patois en français, s'arrange et en fait une longue récitation aux allures de conte moderne pour susciter la sympathie des autorités. C'est ainsi qu'elle recevra 300 livres de gratification.

Au printemps, c'est le renouveau et la Bête, dérangée par les battues incessantes des normands, va monter établir sa dernière demeure dans le nord du Gévaudan, aux limites avec l'Auvergne. Mais avant de quitter les environs, elle sera tirée plusieurs fois et c'est à la Chaumette, à quelques kilomètres au sud-est de Saint-Alban, qu'elle sera tirée en dernier.
Mardi 30 avril 1765 : les d'Enneval organisent une battue sans grand succès. Le lendemain, les piqueurs normands détournent la Bête dans les bois sous Prunières. À 11h, les louvetiers et certains nobles vont battre les bois de Réchauve, sans succès non plus.

Le soir même, à 18h30, Jean-François Marlet de la Chaumette voit la Bête dans un champ à 250 pas d'un de ses bergers. Il alerte ses deux frères et ils poursuivent l'animal. Après plusieurs minutes de traque dans les bois, le frère cadet tire la Bête à 67 pas : elle tombe à terre et se roule plusieurs fois. Jean-François a le temps d'avancer à 52 pas et tire à son tour. La Bête est projetée contre un rocher et se réfugie derrière un arbre. Les trois hommes se précipitent, mais l'animal est déjà parti. Il laisse toutefois d'importantes traces de sang qui seront suivies deux heures d'affilée, mais la nuit tombant forcera l'arrêt des recherches. Les frères Marlet rentrent et envoient un message aux d'Enneval, qui partent pour la Chaumette aux alentours de minuit. Ils prennent leur témoignage et le lendemain, malgré une dizaine de traces de sang retrouvées dans les bois autour de là où la Bête fut touchée, 200 paysans ne suffiront pas à trouver l'animal. Dépités, les louvetiers rentrent à St Alban vers 18h, où on les informe que la Bête a attaqué deux fois dans la journée.
En effet la Bête attaque entre 15h et 17h à Pépinet, paroisse de Venteuges, puis à 17 heures à Ponges 27 kilomètres au sud, et sa victime suivante, le 11 mai, sera retrouvée près d'Auvers.

François Antoine

À partir de là, la Bête ne va plus quitter la région des trois monts jusqu'à sa mort. Avec 16 attaques, dont quatre morts en un peu moins d'un mois, l'échec des normands n'est plus à démontrer et Louis XV décide d'envoyer pour résoudre la situation, le porte-arquebuse François Antoine.
Ce n'est pas un hasard si le monarque se sépare de son bras droit, qui lui a maintes fois sauvé la vie, mais il a prouvé son excellence à la chasse aux loups par le passé en débarrassant notamment Versailles de son "Grand Loup Carnassier" en 1746, et cette affaire de Bête du Gévaudan commence à faire rire jusque dans les gazettes des pays voisins, il faut que cela cesse. Bref, il est de toute évidence le remède tant espéré par la province. Ce jeune homme de 70 ans tout de même, arrive en Gévaudan le 8 juin 1765, acclamé par tous, avec son fils cadet Robert François Antoine, dit "de Beauterne". Très vite il établit au Besset sa résidence principale.

Le 18 juillet 1765, alors qu'on déplore la 131ème victime de la Bête (Claude Biscarat 9 ans, tué à Auvers), les d'Enneval quittent la province définitivement. François Antoine, s'il est arrivé nettement mieux préparé que les d'Enneval avec des chiens créancés sur le loup et l'aide de plusieurs gardes princiers, n'en sera pas pour le moins mis en déroute par l'animal : ses pièges ne fonctionnent pas plus que les corps empoisonnés que la Bête semble tout simplement ignorer et, comble de la provocation elle vient tuer au Besset même le 9 août, et prend la fuite avant que l'envoyé du roi n'ait eu le temps de l'apercevoir...

Montage de l'attaque du pont de Paulhac

Le 11 août, Marie-Jeanne Valet et sa sour sont attaquées sur le pont de Paulhac. L'aînée se défend avec une baïonnette et blesse l'animal à l'épaule avant de la mettre en fuite. François Antoine rédigera un rapport qui retrace dans les moindre détails cette aventure qui le met très mal à l'aise. En tant qu'envoyé du roi, il ne peut pas échouer et là il se fait voler la vedette par celle qu'il nommera ironiquement la "pucelle du Gévaudan". Il écrira à maintes reprises à sa femme qu'il doute de l'aboutissement de sa mission, tant qu'il n'a pas reçu une certaine aide de Versailles. De plus, les autochtones se jouent de ses hommes, comme ces Chastel, père et fils, qui ont envoyé deux de ses gardes princiers dans une tourbière pour le plaisir. Mais comme l'envoyé du roi n'est pas là pour éduquer le peuple, ils sortiront des prisons de Saugues début novembre, quelques jours seulement après son départ.

L'été touche à sa fin et les victimes vont bon train lorsque, le 20 septembre 1765, contre toute attente, François Antoine abat la Bête du Gévaudan. Le 18, quatre gardes d'Antoine détournent la Bête, sa femelle et deux louveteaux dans les bois de Pommiers. Le 19 Antoine et le reste de sa troupe se déplacent jusqu'à l'abbaye des Chazes pour préparer la chasse du lendemain. Il fera appel pour celle-ci à 40 chasseurs de Langeac et ses environs. Le 20, il part en chasse. Les villageois encerclent les bois, Antoine et ses 9 gardes y pénètrent. Il se poste à un détroit. La Bête, poussée par les chiens, arrive devant lui par la gauche et s'arrête à une cinquantaine de pas. Il tire, l'animal tombe à terre puis se relève et le charge. Il n'a que le temps de crier à l'aide et le garde Rinchard, posté non loin, tire un coup de carabine qui transperce les deux cuisses de l'animal. Celui-ci s'arrête à 10 pas du porte-arquebuse et prend la fuite vers la plaine où il s'étale au bout de 25 pas. [Attention toutefois à ne pas élucubrer : Antoine possédait la croix de Saint Louis avant la mort du loup des Chazes, il ne l'a pas reçue en récompense, comme on peut le lire très souvent…]

Présentation du loup des Chazes au Roi

La Bête est immédiatement envoyée au Besset où François Boulanger l'éviscère. Le fils cadet d'Antoine conduit alors la dépouille jusqu'à Clermont-Ferrand chez l'intendant d'Auvergne, monsieur de Ballainviliers,car c'est en terre auvergnate que la Bête a été tuée. Le fils recevra les honneurs de la cour, le père prendra son temps à Saint Flour. Lafont passera de longues journées avec le sauveur de la province, qui repartira un mois après son exploit. Ils resteront tous deux sourds aux rumeurs et aux cris de désespoir qui disent que la Bête n'est pas morte. Pourtant, moins d'une semaine après la mort de la Bête des Chazes, la Bête du Gévaudan, elle, attaque à Marcilhac. Trois fois dans le mois qui suit !

Mais l'affaire est officiellement classée et le peuple reste seul face à son démon. Il faudra attendre 56 victimes de plus pour qu'on assiste, à la fin du printemps 1767, à une chasse salvatrice menée par le jeune marquis d'Apcher.

Le 17 juin 1767, Jeanne Bastide est tuée au Sanil en fin de journée. Le marquis, résidant au château de Besque, à côté de Charaix, n'est prévenu que le lendemain vers 22h. Il part une heure plus tard avec un ou deux chasseurs, bien décidé à mettre un terme à cette tuerie. Il se rend en à peu près trois quart d'heure à La-Besseyre-Saint-Mary où il regroupe quelques hommes, dont Jean Chastel et ses deux fils Pierre et Jean Antoine. Ils partent alors pour le bois du marquis via le Besset et Nozeyrolles. Les hommes commencent à battre la forêt aux environs d'une heure du matin. Bredouilles, du moins n'ont-ils pas levé la Bête, ils partent battre les bois de la Tennazeyre. Les chasseurs se postent, les chiens sont lancés, et vers 10h et demie, poussée à la lisière de la forêt par les limiers du marquis, la Bête est abattue à la sogne d'Auvers par Jean Chastel. Cette fois, le carnage cessera pour de bon.

La sogne d'Auvers

La dépouille sera transportée jusqu'au château de Besque, puis disséquée par Antoine Boulangier (et son fils Côme Damien), apothicaire que le marquis d'Apcher fera venir de Saugues. Sommairement naturalisée et exposée quelques jours au château, toute la noblesse gévaudanaise viendra la voir et féliciter le marquis pour ce coup de maître. Ensuite, c'est le sieur Gibert, domestique du marquis, qui mènera la Bête à Paris jusqu'à l'hôtel de la Rochefoucault, où l'ami du marquis devait introduire au roi la naturalisation de la vraie Bête du Gévaudan. Toutefois, le roi étant absent, on dépêche sur place Buffon qui examine les restes : il en déduit que c'était quelque sorte de loup anormalement gros. Mais la dépouille répandait une telle odeur que le naturaliste conseilla de l'enterrer au plus vite, ce que Gibert fera, dans les jardins mêmes de l'hôtel particulier.

Bien qu'étudiée par des gens de science, aucune trace ne nous est parvenue pour accréditer une thèse sur l'identité de la Bête.
Pas non plus de récompense pour le marquis ou le chasseur chanceux, enfin si peu que c'est indécent de donner les chiffres...
Ainsi s'achève l'histoire officielle de la Bête qui a dévoré du monde en Gévaudan.

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